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Mémoires d'un snobé, Marin de Viry

Ecrit par Laurence Biava 08.05.12 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Pierre Guillaume de Roux éditeur

Mémoires d’un snobé, Editions Pierre-Guillaume de Roux, janvier 2012, 208 p. 18 €

Ecrivain(s): Marin de Viry Edition: Pierre Guillaume de Roux éditeur

Mémoires d'un snobé, Marin de Viry

Mémoires d’un Snob dérangé

 

Marin de Viry, cet érudit aux talents multiples, critique littéraire à la Revue des Deux Mondes, à Marianne, et au Cercle littéraire, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, est l’auteur de plusieurs essais et de quatre romans dont le dernier Mémoires d’un snobé. C’est un texte véritablement drôle et nihiliste, « branchouille » et décalé, impertinent et bavard, avec des accélérations de ton assez prodigieuses. On s’esclaffe pas mal, on rit même franchement beaucoup. Dans Mémoires d’un snobé, ce sont les moyens stylistiques par lesquels notre auteur suggère le désespoir, sous l’apparence d’un récit où on aime lister et égrener, – (a), b), c), note 1, note 2, note 3, etc –, qui agrémentent une réalité plus sombre que le burlesque d’apparence notoire, d’entrée de jeu indiquée par la scène de l’enterrement d’un ami du narrateur, Jérôme, puis plus ou moins discrètement rappelée par toute une série de signes dont l’origine est à puiser dans les ressorts de l’éducation catholique, perfusée ou ponctionnée ici et là comme autant de minuscules piqûres de rappel qui permettent de comprendre que Marius de Vizy (le protagoniste) ne parvient jamais à dépasser sa sacro-sainte éducation, qui appuie précisément où ça fait mal, parce qu’en effet, « toute cette grandeur possible » écrit-il « est écrasante ».

Exercice sadomasochiste conforme au milieu dépeint, Marin de Viry s’auto-flagelle à son propre endroit, impitoyable avec lui-même autant qu’avec les autres qu’il dépeint avec férocité. Dans le registre name-dropping de bon aloi, on retiendra principalement cette citation de Bernanos qui affirme page 203 « la plupart des hommes voudraient se débarrasser de leur âme derrière une palissade, dans un terrain vague, tandis que ceux qui en acceptent le présent constituent une toute petite élite ». Le livre consiste donc à soupeser l’éclatante malchance d’un médiocre qui passe son temps de façon persistante à faire des clins d’œil appuyés à toute une caste de paumés cyniques avec cette aura invisible et lustrale qui juge les hommes ou en l’occurrence, les honorables écrivains qui dominent de leur prestance les reflux du caniveau ambiant ou plutôt ceux qui se croient de cette honorable confrérie.

 

« Jérôme avait choisi une cérémonie ostentatoire dans un cadre dépouillé et Charles, une cérémonie dépouillée dans un écrin baroque et doux. La messe de Jérôme célébrait ses grandes œuvres terrestres dans un décor altier qui semblait les rabaisser, comme s’il présentait sa gloire mondaine encore toute fumante devant la question froidement posée de son destin dans l’éternité, tandis que celle de Charles amenait une âme nue, une dépouillée de ses atours sociaux, au pied d’un espoir magnifique, presque d’une certitude bienheureuse. Ces deux amis, qui avaient le même âge, avaient fait les mêmes études et avaient le même niveau de standing général quoique dans des domaines différents, ne concevaient pas le point de rencontre entre le fini et l’infini de la même manière ; ils s’engageaient différemment dans l’éternité » (page 202).

Le roman évolue dans l’univers impitoyable et vain de l’édition. On l’aura compris : le livre de Marin de Viry s’ouvre par un enterrement, se clôture par un autre, faisant en sorte que ces deux événements similaires encadrant le scénario soient suffisamment significatifs pour que l’auteur en tire quelque jugement sur l’insignifiance de son petit personnage de « bobo de droite », sur sa consistance intellectuelle, sur son destin. Satire paranoïaque du milieu littéraire parisien, le roman raconte avec brio et provocation la vie de salon des écrivains parisiens germanopratins. L’auteur restitue et rhabille ces personnalités dans ce qu’ils ont de plus éphémère et superficiel. Le début du récit est absolument génial, tout comme la fin. Le milieu perd de sa superbe, un peu plombé par la facilité ou une sémantique plus potache. Un texte inégal, donc. L’histoire : quelques jours avant l’annonce du prix Goncourt, l’auteur/protagoniste Marius de Vizy doit organiser un dîner avec Michel Houellebecq (futur lauréat) : il requiert pour cela l’aide de Frédéric Beigbeder, qui fait partie de son cercle d’amis proches. Passé le premier chapitre de Mémoires d’un snobé, Marius de Vizy (de la très honorable et ancestrale Revue des Deux Mondes, également citée) ne nous parle plus de cette jeunesse enfermée dans le cercueil de Jérôme, pas tellement de la mort, mais plutôt des glissements et atermoiements de la vie littéraire germanopratine snob. Ce sont dix chapitres qui égrènent dix airs différents. Mélodies que siffle le narrateur en se levant, ou en organisant un dîner avec ledit Houellebecq et Iggy Pop ou allant à une fête chez Frédéric Beigbeder. Airs snobs, airs snobés, airs nostalgiques également, comme celui de l’amour de sa vie raté dix-sept ans auparavant avec la délurée Caroline… Le refrain sorti tout droit d’une chanson de Boris Vian nous est resservi plusieurs fois.

La complainte snobinarde se révèle parfois indigeste : n’est-il pas complètement intégré, puisque finalement, il apparaît comme un pilier de la bande de Frédéric Beigbeder ? La fréquentation de Houellebecq en est aussi la meilleure preuve. Au fond, la nature profonde de la véritable ambition littéraire de ce type, n’est-ce-pas l’arrivisme ? Il faut lire ce pamphlet détourné pour avoir un aperçu du cénacle de l’édition : ses aspects les plus superficiels, ou parfaitement anodins transposés comme des éléments glauques d’un tableau dont les couleurs brouillées vous exploseraient à la figure.

C’est qu’il est compliqué pour le critique Marius de Vizy de passer de l’autre côté du décor, de devenir enfin écrivain, et donc d’accepter la critique, aussi cruelle fût-elle… « Ton encre doit couler d’une blessure intime » ou encore « Remarque, t’as raison de foirer ton roman, ça te fait monter en compétence comme critique hi hi hi », lui ressasse son éditeur malveillant, « Ah ! là ! là, ce conflit palatal entre le tanin et le cochon », autour d’une andouillette, après avoir démoli son manuscrit, recouvert tout autant de tâches de vin, de ratures et d’annotations agressives. Plus loin : « j’avais le rôle du con dans une sorte de mythe de Sisyphe germanopratin ». Nous y voilà. Qu’il s’auto(d)évalue Marius de Vizy, cela ne change rien à l’affaire : il est tout aussi difficile de déclarer son amour à l’avenir lorsqu’en bon père de famille catholique on est hanté par les assauts réguliers de Caroline, embrassée sur le nez, abandonnée à ses angoisses vespérales ? Peut-être qu’il faut continuer à tâtonner, avec foi. Au Montana, au Flore, les crises de miroir et les questionnements existentiels finissent bien par aboutir quelque part.

On s’interroge : tout irait sans doute mieux s’il ne se sentait à ce point snobé par tous ceux qui l’entourent : ses proches, ses connaissances littéraires, ses rencontres fortuites. On persiste à penser : le snobé (Marius) fait autant partie des snobants que ses affreux camarades. Marin de Viry utilise l’autodérision poussée à son paroxysme avec brio. Les dissertions sur la caricature du snobisme sont aussi, quelquefois, percutantes. La dure vie du cénacle ou comment bien cancaner sur les acolytes de service, s’amuser à utiliser des termes et des expressions incompréhensibles, à se réunir pour choisir qui sera le lauréat de tel prix (choix qui n’a souvent rien à voir avec l’écriture elle-même) et bien entendu à snober l’être inférieur, m’ont carrément divertie. J’ai beaucoup aimé le chapitre parallèle sur un des trois prix littéraires sus-cité, et de l’un en particulier avec son Comité de lecture, la véracité qui ressort de ces petits arrangements entre amis, cette cruauté insigne qui s’infiltre partout, ces règlements de compte frontaux en bonne et due forme, les rencontres en général, et les dialogues bien scandés, enlevés. Ainsi que l’énergique, satirique, hilarant, imparable couplet sur le livre numérique. Ainsi que les réparties brillantes et le sens de la dérision qui anglent les échanges entre les deux protagonistes. De la méchanceté notable des uns et des autres : voilà de quoi justifier les décomplexations bien aristos, chrétiennes et mystiques de ces imbus nantis à l’âme travestie. Le soi-disant besoin viscéral de religion n’est qu’un vain refuge pour des personnalités guerrières mal assumées. Et le livre perd de sa superbe quand apparaît Caroline, romancière. C’est un peu dommage. Ce passage digne d’une psychanalyse aurait permis de mieux comprendre ce sentiment d’être snobé de Marius. Mais le style théâtral m’a agacée, il manque de fluidité. Les phrases nerveuses et sarcastiques, à force de vouloir faire « drôles » ne percutent plus et le soufflé retombe. Parce que la défaillance ponctuelle vient du fait que le style d’écriture, dépourvue d’émotion et de profondeur, est plombé par trop de Tagada et de Youhou, relativement insignifiants. Une fois cette pseudo psychanalyse terminée, le roman repart sur les bases du début, avec le mot « snob » en moins, qui – on le remarque – n’apparaît presque plus…

Cette longue critique mondaine et très littéraire autour de sa propre caste ne manque pas de panache, d’ironie, il y aurait même surdose de bons mots, de détails qui font mouche, d’analyses fines sur « des êtres pas si bizarres et différents… ». Pour comprendre la volonté de décrire les aspects insupportables de ce microcosme littéraire mondain qui conduit à se demander pourquoi ce critique s’y complaît tellement, il faut surtout se souvenir de Francis Scott Fitzgerald et de sa citation fameuse autour du paradoxe : « La marque d’une intelligence de premier ordre, c’est la capacité d’avoir deux idées opposées présentes à l’esprit, en même temps et de ne pas cesser de fonctionner pour autant ».

 

Laurence Biava


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A propos de l'écrivain

Marin de Viry

Critique littéraire, chroniqueur à la Revue des deux mondes et enseignant à Sciences Po.

 


A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.