Identification

Mémoire de fille, Annie Ernaux

Ecrit par Pierrette Epsztein 09.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Mémoire de fille, avril 2016, 160 pages, 15 €

Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Gallimard

Mémoire de fille, Annie Ernaux

 

« Mon histoire / C’est l’histoire d’un amour… » chante Dalida en 1958. Annie Ernaux pourrait mettre cette rengaine, plusieurs fois reprise dans le corps du livre, en exergue de son dernier ouvrage, Mémoire de fille, qui vient de paraître aux éditions Gallimard. Mais ce n’est pas son choix. Elle a préféré retenir les paroles d’un groupe de rock anglais progressif, Supertramp, qui connut le succès dans les années 70 « Please, tell me who I am », et celles extraites du roman de Rosamond Lehmann publié en 1929 lorsqu’elle a 26 ans, Poussière, qui raconte la métamorphose qu’entraîne le passage à l’âge adulte d’une jeune fille de 18 ans, Judith. « Je n’ai honte de rien de ce que j’ai fait. Il n’y a pas de honte à aimer et à le dire… Tout cela c’était l’expérience… Elle pourrait écrire le livre… ».

Dans son nouveau récit, c’est une expérience fondamentale qu’Annie Ernaux, dont la mémoire s’en trouve affectée, va tenter de traduire avec « une pensée littéraire ». Souvent elle a tenté d’en tracer les contours. Souvent, elle a renoncé. Mais cette fois, presque cinquante ans plus tard, elle avance jusqu’au bout de son objectif, elle ne renoncera pas. Certes le passé ne lui ressemble plus. Alors, quel lien indéfectible rattache pourtant Annie Ernaux à cette jeune fille de 18 ans pour qu’elle ressente si fort la nécessité de rendre compte de cette étape de sa vie ?

Comment rendre compte, sans la dénaturer ni la trahir, de cette année 58 où la France vit sous la morale rigide, les mœurs compassées de la bourgeoisie française ? Comment s’affranchir de son milieu d’origine sans jamais le renier ? Comment cette expérience va-t-elle baliser la suite de sa destinée ?

« Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » disait Verlaine dans le poème Mon rêve familier.Chez Annie Ernaux, « Cette fille-là de 1958, qui est capable à cinquante ans de distance de surgir et de provoquer une débâcle intérieure, a donc une présence cachée, irréductible en moi. Si le réel, c’est ce qui agit, produit des effets, selon la définition du dictionnaire, cette fille n’est pas moi, mais elle est réelle en moi. Une sorte de présence réelle ». Alors, pour l’obliger à s’éloigner, elle va en faire un personnage de papier qu’elle appellera « Elle » et l’auteur va se dédoubler et s’affirmera comme « Je ». L’une vivra au présent et l’autre se regardera vivre et traduira ses impressions en mots pour renouer les fils du temps, chercher des résonnances et mener une réflexion philosophique sur l’existence.

Et Annie Ernaux la scrute, cette jeune fille de dix-huit ans qui connaît si peu de la vie, qui a tout à en apprendre. Physiquement, elle ne se plaît pas, trop grande, trop banale, trop invisible. Son rêve est de découvrir le corps de l’homme, le sien en éveil, le charnel, l’émotion, avec l’amour en supplément. C’est beaucoup demander. Mais à 18 ans, on a bien le droit de rêver. Alors, le premier qui semblera la regarder sera le bon. Et elle succombera à son charme. Puis, viendra le temps de la déception, le temps du chagrin, le temps de la révolte, le temps de la transformation et le temps de l’acceptation. Pour cela, il faudra effectuer de sacrés déplacements dans le temps, dans l’espace et surtout à l’intérieur de soi.

Mais comment mettre en mots soi et le monde, soi et une époque, soi dans le monde ? Comment tenter de retrouver « l’éprouvé » d’un motif intime et l’ouvrir sur le commun ? Comment cet auteur qui a connu la reconnaissance mondiale grâce à ses livres qui circulent entre tant de mains, va trouver la forme apte à traduire ce passage primordial pour une personne, de la jeune fille à la femme, qui engage tout son corps, tout son esprit et va imprégner ses choix futurs ? Quelles stratégies va-t-elle élaborer pour s’y confronter ?

L’auteur travaille sur deux strates, celle du temps de l’expérience, celle du temps de la réflexion sur l’évènement en train de s’élaborer dans le texte, avec des étapes qui s’enchâssent et signalent des modifications, des trajets dans l’espace et dans l’évolution, physique, mentale, symbolique du personnage : le temps effectif vécu avec ses « couches multiples de temps » et, en parallèle, le temps conçu par l’écriture. Il s’agit pour l’auteur de « produire l’effet que les évènements, les choses ont eu sur moi et cela avec le minimum de mots ». Elle se veut à la fois inscrire son récit dans le temps avec maintes références historiques et hors temps pour prendre le recul indispensable à toute pensée. Parfois, elle va même utiliser des infinitifs qui sonnent comme des injonctions à devenir.

Maintes stratégies apposent la marque des récits d’Annie Ernaux : les reprises mais avec des variations, le va et vient, les ramifications, la prolifération, le débordement, les hésitations, la mise à jour des zones d’ombre de la mémoire, l’épaisseur du temps, le geste subtil sur les pronoms personnels, les références culturelles depuis les plus littéraires jusqu’aux plus triviales comme la chanson et sa fonction vitaliste, les magazines populaires et la langue du terroir, la lucidité, le dévoilement, « le cru », les déplacements constants de la mémoire individuelle à la mémoire collective. Dans ses récits, elle se refuse à toute hiérarchie. Tous ces critères font partie d’elle et il n’y a aucune raison, de son point de vue, d’en écarter aucun.

Cette conception éminemment politique de la fonction de l’écrivain confère à Annie Ernaux une place originale parmi les auteurs reconnus de notre époque. Une place qu’elle s’est conquise difficilement au fil des années et qu’elle a fini par obtenir, préférant au roman le récit où la réalité est augmentée, se dit autrement.

Son style est foncièrement identifiable. On a souvent mentionné dans l’écriture d’Annie Ernaux la quête du plat, du mat, de la blancheur. Mais derrière le détachement apparent, la distance imposée, la retenue pudique, l’évitement de tout épanchement sentimental et de tout lyrique nostalgique, ne pourrions-nous pas évoquer une écriture frémissante, sensible, ébranlée par le doute, tâtonnante, scrupuleuse, équivoque, toujours dans l’incertitude, l’inquiétude de ne pas être dans « le vrai » et le questionnement existentiel sur la permanence et le changement ?

Au moment de ranger le livre dans notre mémoire, reprenons les paroles de la chanson de Dalida pour clore notre critique : « Un roman comme tant d’autres / Qui pourrait être le vôtre… » Oui, tant de femmes ont vécu cette expérience. Comment être autre, une autre, comment devenir soi, quand on se ressent transfuge de classe et que la honte a poinçonné toute notre existence ? Alors, une littérature destinée aux femmes ?

Mais tout homme n’a-t-il pas intérêt à comprendre ce qui se passe, à ce moment majeur dans l’existence d’une femme ? Cela éviterait bien des malentendus dans les relations entre les deux sexes.

Et quelle meilleure arme pour pouvoir questionner chaque étape de sa vie que de la transcrire pour à la fois en laisser trace et pouvoir la laisser derrière soi et s’en affranchir ? Quel meilleur recours contre l’ignorance que de transmettre son expérience du monde à des lecteurs ? Et dans Mémoire de fille, c’est à cela qu’aboutit l’auteur : faire réfléchir ses lecteurs sur le sens que chacun donne à sa présence au monde.

Malgré ses doutes, malgré sa lucidité dans les limites des mots, en fait, Annie Ernaux ne cherche-t-elle pas à nous infuser, dans chacun de ses livres, son optimisme dans le pouvoir de l’écriture, qui existe, de son point de vue, comme acte de survie, comme art de nous permettre de revisiter notre vie autrement, mais surtout comme levier pour se poser des questions ?

Et de cela nous ne pouvons, nous ses lecteurs, que de lui en être infiniment reconnaissants.

 

Pierrette Epsztein

 


  • Vu : 9279

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Annie Ernaux

 

 

Annie Ernaux, de son nom d’origine Annie Duchesne, est née le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Elle passe son enfance en Normandie, à Yvetot. Elle est née dans un milieu assez modeste. Ses parents sont d’origine ouvrière. Ils ouvriront un café-épicerie pour quitter l’usine. Poussée par sa mère, elle fera de bonnes études. Apprendre lui plaît  beaucoup. Elle s’efforce d’être une bonne élève pour réussir. Très tôt, elle prend conscience des écarts de milieux. Elle étudie ensuite à l’université de Rouen. Première étape vers l’autonomie. Elle réalise qu’elle s’éloigne de plus en plus de son milieu d’origine. Ce sera un des aspects importants de son œuvre. Elle se marie en 1964 avec un homme de la bourgeoise provinciale, a son premier enfant. Elle poursuit ses études. En 1967, elle obtient son CAPES de lettres modernes. En 1968, naît son deuxième enfant. En 1970, elle enseigne à Annecy dans un collège. En 1971, elle devient agrégée de Lettres-Modernes. En 1984, paraît La place qui obtient le prix Renaudot et la fait connaître. Elle va poursuivre une œuvre importante. Elle délaissera très vite la fiction pour tenter de montrer le monde tel qu’il est en s’appuyant sur sa propre histoire. Peu à peu, elle invente une écriture singulière qui utilise un matériel autobiographique comme terrain de questionnement social. Elle épure de plus en plus son style et le singularise. Elle publie souvent des journaux qui complètent certains de ses textes avec un autre angle de vue. Elle interroge sans cesse son écriture soit avec un allié, soit seule dans son ouvrage, L’atelier noir, où elle analyse avec une grande précision sa recherche pour parvenir à un ouvrage essentiel : Les années. Elle poursuit sa quête du réel avec ténacité. L’œuvre d’Annie Ernaux s’inscrit dans une démarche sociologique. Sa référence en ce domaine sera Pierre Bourdieu qu’elle admire. On a qualifié son travail d’auto-socio-biographie. En dehors de son œuvre, elle a écrit de nombreux articles dans des journaux où elle s’autorise à prendre parti pour des causes qui lui tiennent à cœur.

Bibliographie sélective :

Les Armoires vides, Gallimard 1974

La Femme gelée, Gallimard 1981

La Place, Gallimard 1983 (existe en version audio) Prix Renaudot 1984

Une femme, Gallimard 1988

Passion simple, Gallimard 1991

Journal du dehors, Gallimard 1993

La Honte, Gallimard 1997

L’Événement, Gallimard 2000

La Vie extérieure, Gallimard 2000

Se perdre, Gallimard 2001

L’Usage de la photo, avec Marc Marie, textes d’après photographies, Gallimard 2005

Les Années, Gallimard 2008, Prix Marguerite-Duras 2008, Prix François-Mauriac 2008

L’Atelier noir, éditions des Busclats 2011

Retour à Yvetot, éditions du Mauconduit 2013

Regarde les lumières mon amour, Raconter la vie 2014

Le vrai lieu : Entretien avec Michelle Porte, Gallimard 2014

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

Lire tous les articles de Pierrette Epsztein

 

Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.