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Mélomane, Bernard Pignero

Ecrit par Matthieu Gosztola 20.10.11 dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Roman

Mélomane, Editions Les Vanneaux, 2011, 20 €

Ecrivain(s): Bernard Pignero

Mélomane, Bernard Pignero

Ce roman porte en son cœur le nœud vibrant de la musique, tant le tissu romanesque faisant s’entremêler les évocations de cet univers et les précisions qui ont trait au chant lyrique nous permettent d’être habités par elle, et de retourner vers elle, ouvrant telle pochette de disque, telle autre, glissant la promesse de soleil, disque vibrant de micro-rayures, dans le lecteur pour que le souffle s’empare de nous, nous ravisse.

Mais la musique est bien plus que cela dans Mélomane, aussi n’est-ce pas à proprement parler un roman sur la musique. Elle est le cadre qui permet que soit vraiment approché par l’auteur le sentiment amoureux, dans toute l’étendue de son déploiement, c’est-à-dire dans la façon qu’il a d’être relié à la matérialité des nerfs et à l’immatérialité des pensées.

Si l’opéra permet qu’ait lieu dans toute sa précision l’indéfinition de l’amour – indéfinition qui a néanmoins valeur de définition puisqu’elle permet que soit approché ce trouble (ce flou de la conscience et cette certitude organique) dans ses plus précises circonvolutions –, c’est parce qu’il va jusqu’à apparaître véritablement comme la métaphore de l’amour, étant indéfectiblement relié au ressenti le plus profond, le plus organique, étant un « un art de la nostalgie. Un art pour des gens qui connaissent avec précision les exigences de leur sensibilité ».

Ce ressenti est bien physique, permet à l’homme, en proie à l’écoute, d’être vrillé au plaisir qu’il prend à être emporté dans un lointain proche et indéfini par la cascade de diamants imprévus – toujours imprévus, même quand l’écoute est répétée cent fois – que verse en son oreille l’intensité de son écoute ; aussi a-t-il, plus encore que l’amour, partie liée au plaisir qui en est la source chantante, dissimulée : « La musique ne serait pas que l’allégorie du plaisir sexuel, elle pourrait en être la traduction simultanée ».

Or, le plaisir ressenti par l’écoute musicale se fonde sur la distance où l’on se tient face à ce qui fait naître cette musique, être ou objet : aussi n’y a-t-il pas à proprement parler rencontre, ou évidence d’une rencontre ; aussi y a-t-il, bien plutôt, sentiment qu’une rencontre peut avoir lieu, à tout instant, mais qu’elle est mise en péril par cette loi de la distance qui gouverne les relations humaines au point d’en faire les rouages d’un gigantesque mécanisme circulaire d’indifférence qui dévale l’espace avec les êtres autant qu’elle broie les attentes, les impatiences.

Cette rencontre, c’est celle entre un homme et une femme. La femme est une immense cantatrice, qui porte l’aurore dans son nom, dans sa voix. C’est « une femme dont la voix est unique au monde. Pas seulement sa voix. La vie qui est la condition de cette voix ». Sa vie est un torrent de fatigues, un volettement de virtuosités, pas seulement en ce qui concerne les prouesses vocales, mais dans la seule quotidienneté : son statut lui impose d’être « celle sur laquelle peut reposer le plus de poids » et, dans le même temps, elle doit parvenir à être « celle qui parvient à préserver son minimum vital de liberté ».

Et il y a un homme, bien sûr. La « vie unique » de cette femme, l’homme qui cherche à en épouser les contours est un mélomane, « un consommateur mais pas un créateur ».

Cette rencontre semble avoir déjà eu lieu, lorsque ces deux êtres échangent des paroles, des regards, des gestes.  Déjà, qu’il y ait eu en soi entremêlement des vies, par la correspondance notamment, est une prouesse, puisque « tout être humain est un étranger pour tous les autres », et, qu’en outre, le triomphe du faux-semblant si admirablement décrit par Baudrillard en ce qui concerne la séduction, qui se répète entre tous les êtres à chaque instant de la vie lorsque leur présence est plongée dans le bain – d’obligations impalpables et pourtant retenues – de la socialité, force « [l]a vérité entre deux êtres » à être « un passage étroit où on ne se croise pas à loisir ».

Mais, en vérité, il faudra tout le roman pour que cette rencontre ait lieu, pour que naisse la certitude de cette rencontre, qui est l’amour. Et elle aura lieu dans l’absence, paradoxalement, c’est-à-dire dans le sommeil dont la tonalité, chez Pignero, est celle, proustienne, de celui d’Albertine retourné en lumineuse présence.

Ce passage où le sommeil agit comme un bain révélateur, donnant à préciser au sein des contours – que dessine sans qu’on le veuille l’intériorité – l’imminence de l’irrévocable quant au ressenti, doit être cité, tant il éclaire dans son entier l’ensemble du roman, qui existe pour arriver à ce point de non-retour où il devient certain que plus rien ne sera jamais comme avant (et il faut ainsi relire le roman à la lumière de celui-ci) : « Il ne voulait pas s’éveiller tout à fait. Flotter voluptueusement entre le sommeil et la conscience d’être contre elle, dans le même lit, dans le même creux chaud à l’abri de toutes les tentatives d’agression du monde. Deux respirations, deux corps soudés l’un à l’autre, deux chaleurs qui se mélangent dans un même nid, dans un même recoin. Ne pas chercher à avoir une conscience stable de soi-même. Il n’était pas sûr d’être ce type dans ce lit avec cette femme. (…) Il dut se rendormir et rêver mais il ne se souvenait de rien lorsqu’il s’éveilla à nouveau. Elle s’était tournée et il tira l’édredon sur son épaule nue. Maintenant, il ne voyait plus que la masse de ses cheveux. La lumière était nacrée. La lune avait dû disparaître et seule la neige diffusait une faible clarté. Le silence était encore plus profond. La circulation de l’eau du chauffage central devait être ralentie. Alors elle s’était retournée de son côté et, tout en dormant, avait posé son bras nu sur lui, entre la poitrine et le ventre, prenant possession de son corps. C’est à ce moment qu’il comprit qu’il lui appartenait. Il était à elle. C’était tout ce qu’il devait savoir. Le jour où elle le déciderait, il la suivrait. Ce n’était pas une résolution mais la constatation d’une évidence qui lui avait échappé jusqu’alors ».

Le sentiment de possession physique, quoiqu’impalpable, qui fait que le « bonheur » s’affirme en tous points comme « un état physiologique », n’a paradoxalement pas trait au sexuel, l’amour se tenant irrémédiablement en-deçà de cette illusion de possession physique qui, quand bien même elle serait répétée, n’advient en réalité jamais : « Il aurait voulu la prendre dans ses bras sans la réveiller, pour sentir tout son corps contre le sien. S’unir à elle définitivement. Pas la frénésie des sexes mais dans une possession réfléchie et presque immatérielle ».

Si la possession ne peut advenir qu’hors la sphère de la sexualité, c’est parce qu’elle a lieu à tous les instants, hors toutes les contingences : elle est une réalité qu’épouse la marche indéfectible du monde, en ce qui concerne l’être qui éprouve cette certitude.

Alors, la présence de l’autre, si elle ne perd pas cette étrangeté, cette altérité, ce flou qui la caractérisaient depuis le commencement de son surgissement que rien ne pouvait prévoir, devient la seule, l’indéfectible réalité : « Je suis fatiguée. Je ne suis plus certaine de rien, pas même parfois d’exister. Il n’y a qu’une certitude dans ma vie : toi. Je ferais peut-être mieux de dire que tu es la seule incertitude de ma vie qui compte vraiment ».

Le roman de Pignero ne fait pas que faire surgir l’irrévocable du sentiment amoureux, en mettant en scène et en mots une rencontre vraie (c’est-à-dire : une rencontre) ; il donne à ressentir le sensuel dans ses plus intimes frémissements, ses plus nombreuses nuances, jusque dans la liaison des êtres avec les choses les plus communes, à travers le toucher, certains gestes que l’on fait sans pouvoir en mesurer l’importance, des gestes de rien et qui disent tout en permettant que soit soudain mesurée la démesure de ce qui n’a pas de frontières : l’humain.


Matthieu Gosztola


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A propos de l'écrivain

Bernard Pignero

 

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard (Les mêmes étoiles collection blanche), des nouvelles chez HB, des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture. En 2011 les éditions des Vanneaux ont publié mon roman sur le monde de l’opéra intitulé Mélomane. Un livre sur mes aïeux picards sera publié à l’automne par les éditions de la Vague Verte.

Je vis en Picardie depuis trois ans après quarante ans dans le Gard. J’ai soixante-cinq ans.

 


A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com