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Maxa, la femme la plus assassinée du monde, Agnès Pierron

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 04.11.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais

Maxa, la femme la plus assassinée du monde, L’Entretemps, 2011, 377 p. 27 €.

Ecrivain(s): Agnès Pierron

Maxa, la femme la plus assassinée du monde, Agnès Pierron


Maxa, nom de guerre de Marie-Thérèse Beau, nom de scène de l’interprète principale du Grand-Guignol durant l’entre-deux-guerres. Nom à l’affiche de spectacles sanglants et d’un érotisme morbide. On la nomme « la Sarah Bernhardt de toutes les atrocités », « la Madone de l’horreur », « la Rachel de tous les martyres ». Colette notamment rend compte de ses interprétations. L’auteur retrace la carrière de cette actrice originale et oubliée. Maxa règne là où règne l’épouvante, dans ce théâtre des têtes coupées tant décrié et qui connut pourtant un succès fou. On peut y voir un lointain ancêtre du gore, les prémices de la Hammer.

L’essai inspiré d’Agnès Pierron nous transporte dans ce monde des spécialités : « au Grand-Guignol, on est dans les humeurs : sueur, sang, sperme ; à l’Enfer, on est dans le sec, dans le feu. Au cabaret du Néant, aussi, puisque les squelettes tombent en poussière. » Elle ranime ce peuple disparu où se pressent auteurs, metteurs en scène, artistes et directeurs de théâtre autour de la divine Maxa et de ses cris de gorge. A la fois, biographie, essai sur un genre théâtral et enquête personnelle, ce livre se dévore et nourrit le lecteur d’une multitude de références érudites et populaires ; les unes éclairant les autres, sans contradiction. Tout un art du contraste qui sied bien à cette figure singulière.

Fondé par Oscar Méténier en 1897, le Grand-Guignol est situé impasse Chaptal à Montmartre. Maxa n’aura de cesse de vouloir quitter cette impasse et de jouer sur une grande scène. Elle reviendra, pourtant, à chaque fois, à ses rôles fétiches dans ce théâtre où tout est mise en scène, depuis l’accueil jusqu’aux souvenirs offerts à la vente. On la rencontre encore au cinéma dans des films adaptés du Grand-Guignol, transposition muette d’un jeu inchangé : « démarche lente, gestes saccadés, yeux exorbités ». Ses partenaires Georges Paulais ou René Chimier, faces émaciées, yeux ourlés de noir, roulant comme hallucinés, lui font oublier ses essais peu fructueux au boulevard, au mélodrame ou en Hermione dans Andromaque. Maxa est faite pour incarner des comtesses louches, des pierreuses, des demi-mondaines fatales aux prises avec des médecins fous, des êtres sadiques ; et bien sûr pour faire hurler, se pâmer et s’évanouir les spectateurs. Car ce que l’on souhaite ici, c’est qu’ils « se troublent et perdent la tête », « qu’ils s’égarent ».

Les pervertisUne nuit au bougeLe Jardin des supplicesLa Nuit tragique de RaspoutineLe Château de la mort lenteLe Laboratoire des hallucinations… autant de titres évocateurs dans lesquels Maxa aura créé un nouvel emploi au théâtre, celui de la femme assassinée. Emploi perdu ou oublié qu’il fallait saluer par un ouvrage d’envergure. Laissons la parole à celle qui fut célèbre pour ses cris et ses agonies multiformes, héroïne livide des drames les plus rocambolesques :

« Mes supplices, tous ceux que j’ai éprouvés sur la scène du Grand-Guignol, les tortures chinoises les plus compliquées comme les plus perfides, ressortent, en quelque sorte, d’une vocation secrète dont j’ai subi la fascination depuis ma plus tendre enfance. Artiste créatrice d’un genre spécial dont il ne m’appartient pas d’évaluer la réussite, il me semble que je n’aurais pu incarner d’autre personnage que celui de la victime sanglante de tous les drames de la passion humaine. On m’a tuée des milliers de fois ; j’ai été découpée en morceaux ; j’ai eu les yeux crevés ; j’ai reçu le fameux baiser du lépreux ; on m’a arraché les seins, pendue, éventrée que sais-je ! Le revolver, le couteau, le poison m’ont tour à tour, selon l’invention diabolique des auteurs, ensanglantée, anéantie en d’atroces convulsions. Et de voir le public haletant, horrifié ; […] j’éprouvais une grande joie artistique. » (« Je suis la femme la plus assassinée du monde », Journal, 2 octobre 1936)


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Agnès Pierron

Agnès Pierron, comédienne, linguiste et historienne du théâtre, a publié de nombreuses études et ouvrages sur la question (Le Grand-Guignol. Le Théâtre des peurs de la Belle-Epoque, coll. « Bouquins », Robert Laffont, Paris, 1995 ; Les Nuits blanches du Grand-Guignol, Seuil, 2002). Elle est également l’auteur du Dictionnaire de la langue du théâtre (Le Robert, 2002) et des « Dicos d’Agnès » chez Balland.


A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

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