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Max, Sarah Cohen-Scali

Ecrit par Laetitia Steinbach 11.10.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Gallimard Jeunesse, Jeunesse

Max, 7 juin 2012, 480 p. 15,90 €

Ecrivain(s): Sarah Cohen-Scali Edition: Gallimard Jeunesse

Max, Sarah Cohen-Scali

 

« Je vais voir le jour le 20 avril. Date anniversaire de notre Führer. Je serai ainsi béni des dieux germaniques et l’on verra en moi le premier né de la race suprême. La race aryenne (…). Je suis l’enfant du futur. Conçu sans amour. Sans dieu. Sans loi. Sans rien d’autre que la force et la rage. (…) Je hurlerai au lieu de gazouiller. Je haïrai au lieu d’aimer. Heil Hitler ! »

Le ton est donné : glacial, chirurgical, oppressant ; plein de hargne et de fureur. D’autant plus embarrassant que c’est un enfant qui s’exprime dans ces mots pleins de colère. Sarah Cohen-Scali aborde ici un sujet rare, celui des « Lebensborn », de vastes centres de reproduction et d’élevage de la race aryenne. Ces pouponnières, réparties sur l’ensemble du Reich, ont pour but d’éradiquer toute trace de non-conformité aux standards germaniques et de promouvoir les idéaux néo-nazis en formatant les jeunes enfants. Minutieusement documenté, le roman nous transporte dans cette aberration intellectuelle à travers le parcours d’un de ces enfants, Max, rebaptisé  Konrad. Né d’une mère blonde aux yeux bleus, saillie par un officier dans une chambre noire, il est le parfait rejeton d’une société qui se veut être celle des nouveaux Seigneurs, ces servants du Führer, conçus et éduqués sans amour et sans attaches.

Max suit la règle imposée avec ambition : il veut être le meilleur, être distingué par Hitler lui-même. De ses premières pensées in utero (le récit est entièrement mené en focalisation interne et en discours narrativisé, ce qui peut être perturbant au début) jusqu’à sa rencontre avec Lukas, un jeune juif blond aux yeux bleus (!), on suit les pérégrinations de ce rejeton de la pensée unique. On croise le docteur Ebner, sorte d’archétype du scientifique nazi, la terrible Frau Gisela, un croisement entre la puéricultrice et le gardien de prison ; on assiste, impuissant, aux rapts d’enfants polonais dans le but de les rééduquer et de les intégrer aux Jeunesses Hitlériennes. Et puis on regarde ceux qui refusent leur sort, ceux qui préfèrent en finir plutôt que de se soumettre.

Max étale tous les stéréotypes de la propagande, de façon si naïve qu’on ne parvient pas à le détester en dépit des horreurs qu’il débite :

« Moi, bébé de la race des Seigneurs, dans les bras d’une représentante de la lie de l’humanité. Qui est juste cette femme ? Une juive ? Une tzigane ?… Impossible, elle a les yeux bleus… A moins qu’il y ait des juifs et des tziganes aux yeux bleus ? La nature peut-elle donner lieu à de telles aberrations ? »

Max devra comprendre qui est vraiment Lukas pour ouvrir les yeux sur la réalité de son pays et sur sa propre réalité, sa propre aliénation à un dogme qui rejette toute humanité.

Max est un livre provocateur qui pose un regard inédit sur l’effondrement d’un système politique fondé sur l’endoctrinement et la terreur, un système qui ne peut aboutir qu’à son propre empoisonnement à force d’atrocités.

A travers les péripéties de Max et Lukas, et sans aucun pathos – l’identification au narrateur est difficilement possible, même si l’on peut éprouver de la compassion pour cette enfance perdue – on observe la transformation de la machine bien huilée en une esquisse d’être conscient, dotée de libre-arbitre et capable d’une pensée renouvelée. Cette éclosion est douloureuse et ne se réalisera que par la débâcle allemande sur tous les fronts, quasiment malgré lui.

« Ça fait longtemps que je ne me suis pas regardé dans un miroir. Je vérifie que je suis toujours aussi blond. Que j’ai les yeux toujours aussi bleus. Rien n’a changé.

Si, un détail : je pleure.

Pour la première fois je pleure. Est-ce que cela signifie que je suis devenu un enfant comme les autres ? »

Sarah Cohen-Scali parvient finalement à nous faire comprendre qu’en dépit de la cruauté de ces enfants, ils ne sont qu’inconscience et qu’ils méritent, sinon notre pardon, du moins notre pitié ; et que s’il y a quelque chose qui peut sauver l’Humain de l’Inhumain, c’est bien le regard chaud et confiant de l’Autre.

Une lecture dérangeante mais captivante, pour les plus de 15 ans.

 

Laetitia Steinbach


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A propos de l'écrivain

Sarah Cohen-Scali

 

Sarah Cohen-Scali est née au Maroc. Elle est licenciée en philosophie. Elle a suivi des études d’art dramatique avant de commencer à écrire pour les enfants. Elle a publié une vingtaine d’ouvrages pour la jeunesse mais aussi pour adultes, en particulier des romans noirs. Elle écrit également sous pseudonyme de « Sarah K ». A lire, pour les adolescents, Mauvais délires (collection Tribal, Flammarion, 2008) ; Douée pour le silence (La Martinière Jeunesse, 2004) ; Vue sur crime (collection Tribal, Flammarion, 2000).

 

A propos du rédacteur

Laetitia Steinbach

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Rédactrice

 

Laetitia Steinbach est professeur de lettres modernes dans le secondaire. Elle s’intéresse particulièrement aux albums et romans graphiques et à la littérature de jeunesse contemporaine. Elle travaille actuellement à la rédaction d’une thèse portant sur l’homosexualité dans le roman pour adolescents et l’édition jeunesse.