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Maudit soit Dostoïevski, Atiq Rahimi

Ecrit par Tawfiq Belfadel 11.01.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, P.O.L

Maudit soit Dostoïevski, mars 2011, 320 p. 19,80 €

Ecrivain(s): Atiq Rahimi Edition: P.O.L

Maudit soit Dostoïevski, Atiq Rahimi

Un « Crime et châtiment » afghan

 

Dans Maudit soit Dostoïevski, Crime et châtiment bouleverse la vie d’un meurtrier afghan qui, dans sa ville déchirée par les luttes fratricides, tente d’appliquer la philosophie de Dostoïevski. Face au chaos de la guerre, le vrai crime de ce jeune intellectuel c’est la lecture et non le meurtre.

Maudit soit Dostoïevski est l’histoire d’un crime commis dans les années 1990 par un jeune homme afghan, à Kaboul où la vie est déchiquetée par les luttes fratricides après avoir été libérée des mains soviétiques. Le jour où ce jeune tue la vieille usurière Nana Alia chez qui travaille sa fiancée Souphia, Crime et châtiment le foudroie et l’empêche d’aller jusqu’au bout de son forfait. Le crime s’avère donc raté et pousse le meurtrier à s’identifier à Raskolnikov, héros de Crime et châtiment qui est lui aussi le meurtrier d’une vieille femme. Personnage central du roman, le jeune afghan a découvert l’œuvre de Dostoïevski en URSS où il était resté de 1986 à 1989 pour suivre des études. Gagné longtemps par l’aphonie, il prend conscience de l’absurdité et de la vanité de son crime et sombre notamment dans un abîme de culpabilité et de remords. Dans le dessein d’être jugé, il se livre ainsi de son propre chef à la justice pour donner un sens à son crime ; pour que sa souffrance prenne fin, et pour que son châtiment soit une leçon pour tous les criminels.

Mais son procès pourrait-il corriger toute la société où son acte est insignifiant face à la guerre ? Las, voire ennuyés de ses idées sublimes, les responsables l’acquittent, considérant son acte comme un bienfait qui a débarrassé Kaboul d’une femme impure et maudite. Obsédé par Crime et Châtiment, le jeune afghan supplie inlassablement d’être jugé, ne pouvant vivre avec le poids de remords qui le tenaille. Et même si le procès a lieu, on l’accuse non pour son crime, mais pour d’autres motifs concernant sa famille et surtout son passé. Cela rappelle effectivement Meursault d’Albert Camus, qui est jugé non pour son crime, mais pour ne pas avoir pleuré la mort de sa mère.

L’affaire de ce jeune afghan de 27 ans sème un grand désordre. Mais qui en est le responsable ? Pour lui, c’est bel et bien Dostoïevski qui a tout bouleversé, et à cause de qui il est insulté. Prenant Dostoïevski pour un écrivain mystique, il croit que si on enseignait Crime et châtiment en Afghanistan, il y aurait moins de crimes. Les responsables lui prouvent cependant que la philosophie de Dostoïevski n’a pas de sens dans cette ville déchirée par les luttes fratricides, que c’est bien lui qui ne comprend pas sa société. En somme, s’il n’avait pas lu le roman de Dostoïevski, il n’aurait pas été la proie de son propre crime et sa vie n’aurait pas été bouleversée. La lecture est donc son vrai crime : ce que montre encore le titre du roman Maudit soit Dostoïevski.

Sobre, le roman d’Atiq Rahimi commence et se termine par le même passage : la scène violente du meurtre où Crime et châtiment foudroie le meurtrier en l’empêchant d’accomplir son forfait. L’Histoire et l’humour cohabitent intimement dans ce roman. Et sans qu’on perde le fil de la fiction, on rencontre çà et là des rêves et de petits récits merveilleux. L’évocation de plusieurs personnages réels embellit davantage la fiction : Dostoïevski, Napoléon, Staline, Agatha Christie, Gandhi et l’auteur des célèbresQuatrains, Omar Khayyâm, etc.

Maudit soit Dostoïevski est enfin un Crime et châtiment afghan, et le jeune meurtrier n’est qu’un Raskolnikov afghan ; Dostoïevski lui-même est accueilli en Afghanistan. Les signes d’influences sont tangibles et le roman d’Atiq Rahimi est un corpus propice pour une étude comparatiste permettant de trouver les liens, de ressemblance et de divergence, entre deux auteurs, deux langues, deux pays, et deux contextes historiques différents. Bref, Atiq a redonné vie au roman de Dostoïevski en l’adaptant à la société afghane dans un contexte bien précis. Et cette passion de retourner aux œuvres classiques prouve que la littérature contemporaine glorifie toujours celle du patrimoine tout en s’attachant à la modernité littéraire.

 

Tawfiq Belfadel


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A propos de l'écrivain

Atiq Rahimi

 

Afghan de naissance (1962), lauréat du prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est à la fois écrivain et réalisateur. Vivant en France depuis les années 1990, il est l’auteur de plusieurs romans. Et bien qu’il vive en France et écrive en français, il ne quitte pas l’Afghanistan.

 

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.