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Matteo a perdu son emploi, Gonçalo M. Tavares

Ecrit par Benoît Artige 21.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Langue portugaise, Roman, Editions Viviane Hamy

Matteo a perdu son emploi, septembre 2016, trad. du portugais Dominique Nédellec, 200 pages, 20 €

Ecrivain(s): Gonçalo M. Tavares Edition: Editions Viviane Hamy

Matteo a perdu son emploi, Gonçalo M. Tavares

Au premier abord, le nouveau livre de Gonçalo M. Tavares, paru chez Viviane Hamy, présente tous les aspects d’une machinerie littéraire d’une redoutable précision : de brefs chapitres y égrènent les aventures de personnages apparaissant par ordre alphabétique et dont les destins, étroitement liés les uns aux autres, se succèdent à la manière d’une chute de « dominos disposés en cercle » et ce, jusqu’à l’apparition finale du Matteo promis par le titre. En mettant en place ce dispositif, il ne s’agit pas pour l’auteur – ainsi que celui-ci le suggère malicieusement dès les premières pages avec la mort aussi tragique qu’incongrue d’un certain Aaronson au milieu d’un rond-point – de vouloir boucler la bouche (comme dans La Ronde d’Arthur Schnitzler), mais plutôt d’instaurer un ordre qui paraît sensé pour mieux le pervertir, d’installer sur les rails une chaîne de récits parfaitement ordonnancés pour mieux la faire dérailler.

En effet, pour gripper cette logique implacable qui semble tenir la trame narrative, l’auteur instaure des décalages constants où le malaise le dispute à un humour grinçant. A l’image de ces mannequins dont les visages étranges parsèment le livre, les personnages, mis en scène dans des situations où la cruauté et l’absurde affleurent bien souvent, semblent se mouvoir au sein d’une humanité désolée tels des animaux ou des machines, nous renvoyant, à peine déformée, l’image glaçante d’un monde hostile et cruel qui ressemble terriblement au nôtre.

Prenant la forme à la fois d’un labyrinthe où errent ceux qui ont perdu la raison et d’un manuel de survie à l’usage de ceux qui l’ont encore (à moins que ce soit l’inverse car raison et folie ne sont ici que les deux faces d’une même pièce), ce livre peut paraître, à bien des égards, déroutant, notamment lorsque, dans une brillante postface, l’auteur en propose lui-même l’exégèse, multipliant les ouvertures possibles et les lignes de fuite. Mais, grâce à son formidable talent de conteur et à un style d’une simplicité trompeuse, Gonçalo M. Tavares nous retient, réussissant à donner de la profondeur à ce qui pourrait apparaître comme un simple exercice de virtuosité et interrogeant, par ces récits aux allures de fables et de paraboles caustiques, ce qu’il reste d’humain en chacun de nous.

On ne conseillera peut-être pas aux lecteurs qui souhaitent découvrir l’univers de l’écrivain portugais de commencer leur exploration par ce Matteo a perdu son emploi dont la froideur et l’étrangeté peuvent rebuter (les livres du cycle O Bairro, toujours publiés chez Viviane Hamy, sont certainement plus faciles d’accès). Toutefois, c’est une œuvre autant déroutante dans sa construction que stimulante dans les nombreuses réflexions qu’elle offre, confirmant s’il en était encore besoin le talent d’un auteur majeur.

 

Benoît Artige

 


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A propos de l'écrivain

Gonçalo M. Tavares

 

Gonçalo M. Tavares, né dans le Portugal africain en 1970, a publié sa première œuvre en 2001. Depuis, son œuvre prolifique a montré le talent d’un écrivain exigeant et atypique dont la production échappe aux classements et se joue des genres classiques et reconnus de la littérature. Deux grands cycles jalonnent son œuvre : Le royaume dont deux opus, Jérusalem et Apprendre à prier à l’ère de la technique ont été primés au Portugal, au Brésil et en France ; Le quartier, un projet qui compte à ce jour une dizaine de titres, tous homonymes de personnages célèbres, souvent littéraires (Brecht, Valéry, Calvino…) et qui peuvent dérouter le lecteur par leur ironie, leur écriture très elliptique, l’irruption de dessins qui sont partie intégrante du texte (et non illustration ou contrepoint). Une œuvre des plus surprenantes, témoignant d’une réelle exigence artistique et s’inscrivant dans un projet qui ne cesse de se déployer de surprise en surprise.

 

A propos du rédacteur

Benoît Artige

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Né en 1983, Benoît Artige vit et travaille en Île-de-France. Il a publié des textes dans plusieurs revues littéraires et tient un blog, ecrivainenchantier.blogspot.fr