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Mathieu Terence : prononcer « ce Oui à la vie, ce Oui de la vie », Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 08.03.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Mathieu Terence : prononcer « ce Oui à la vie, ce Oui de la vie », Matthieu Gosztola

 

Quand tout est fiançaille…

 

À quoi tiennent joie et bonheur ?

 

Le bonheur n’a que peu à voir avec les aspirations de notre époque. Aspirations au confort matériel et physique. Aux sentiments majuscules. À la progéniture standard de 1,5 enfant par couple. À la consommation comme exutoire. Aux plaisirs stéréotypés. Au loisir permanent. À la culture comestible. À l’absence totale de souffrance.

Le bonheur est, modeste, vital, multiple et un, cet état d’éveil grâce à quoi chaque chose nous semble ce qu’elle est, chaque chose nous atteint suivant toute la mesure – sans mesure – de ce lien doucement, pudiquement chantant qui nous relie (nous tresse) à elle, qui nous relie pour nous délivrer, chaque chose resplendit suivant l’exacte lumière qui l’a fait naître, qui lui a donné son sens, son cours même immobile, et à laquelle elle contribue, nourrissant les parties immenses qui font d’elle une pulsation, qui font d’elle ce qui éclaire, les nourrissant de sa sublime insignifiance, dans le grand ruisseau mordoré du temps.

Le bonheur est cet état d’accueil grâce à quoi tout devient fiançaille (singulier magnifique).

 

Il n’est que de se reporter à Petit éloge de la joie (Folio, 2011) ou à De l’avantage d’être en vie (Gallimard, collection L’Infini, 2017) pour s’en rendre compte.

Morceaux choisis.

 

Bach écrit la fameuse cantate n°147, intitulée Jésus que ma joie demeure, au moment où sa femme est enceinte de leur fille. C’est un flux d’allégresse ascendante. Le fleuve puissant se fait saumon et semble courir jusqu’à la mer comme le poisson saute à la source où il engendre.

Nous sommes à Arles, Van Gogh, immense écrivain : « Si l’on se porte bien il faut pouvoir vivre d’un morceau de pain, tout en travaillant toute la journée et en ayant encore la force de fumer et boire son verre. Il faut ça dans ces conditions. Et sentir néanmoins les étoiles et l’infini en haut clairement. Ah ! Ceux qui ne croient pas au soleil d’ici sont bien impies ».

Henry Moore : « Le secret de la vie est d’avoir une chose à laquelle tout donner. Et que ce soit une chose totalement hors de portée ».

Le prince Mychkine, dans L’Idiot : « D’où lui venait ce brusque émoi, pourquoi tomba-t-il de but en blanc dans un pareil attendrissement, apparemment disproportionné avec le sujet de la conversation, c’est ce qu’il eût été difficile d’expliquer. Mais il était en ce moment dans un tel état d’émotivité qu’il éprouvait un sentiment de brûlante gratitude, sans trop savoir de quoi ni à l’égard de qui, peut-être même était-ce à l’endroit d’Ivan Petrovitch, peut-être aussi de toutes les personnes présentes ».

L’impression de souveraineté totale qu’enfant tu retirais de tes fugues. Seul au possible, c’est-à-dire seul à seul avec la vie. Comme lorsque tu écris aujourd’hui.

Quand tu as compris que la vie excédait de loin ce que tu en pensais et ce que tu en attendais, votre histoire à elle et à toi a pu commencer.

Tu nages au large. Tu te retournes, le rivage est loin. Tu regardes tes palmes onduler sous l’eau avec lenteur comme les ailes d’une raie manta. Tu écoutes ta respiration, les battements de ton cœur. Tu sens ta présence sur cette planète, et la pulsation de l’univers en toi.

C’est parce que tu es tellement seul que tu peux sentir comme tu coïncides avec tout ce qui est.

Inscrire dans la pierre la plus dure les mots de la douceur même.

Les irisations de joie de ton enfance, tu les revis à volonté, éblouissantes. Ici, tu cours dans la rue Paul-Jozon à Fontainebleau. De plus en plus vite, jusqu’à la forêt tout au bout. Ton cœur boit le grand diamant de l’atmosphère. Tu en as le tournis.

 

L’enfance est décisive. Quand elle n’est pas un point faible, elle est force de vie […]. Mon berceau, c’est Fontainebleau. Sa forêt haute et spacieuse, son château. Le canal en miroir de ciel, les jardins pleins d’alcôves, l’infini par le labyrinthe, c’est la Renaissance déposée en moi.

L’enfance n’est pas un âge, c’est une dimension. Elle donne lieu à l’univers. L’intense y règne. On y touche au trésor des sensations. Le temps n’a pas encore revêtu son habit d’annuités, il est l’instant total.

Que provoque le passé ? Je le sais grâce à Baudelaire : le passé donne de l’élan « vers l’inconnu pour trouver du nouveau ». Quand, dans son vol non-stop, le martinet jaillit de l’instant vers l’instant, il choisit d’aller vers la vie. Toujours il s’oriente vers elle et là est son destin parfait. Se poser n’est qu’une anecdote. Devant lui, toujours l’inédit à rejoindre, l’énigme à élucider. Ce qui le chasse d’hier, c’est cette réponse qui vient.

Qu’est-ce qu’un poète ? Un esprit libre dont le cœur exprime les joies les plus saisissantes et dont le style sublime le moindre tourment en une force de vie. Il est le génie dont Rimbaud dit la « terrible célérité des perfections, des formes et de l’action ».

Là où j’écris, j’ai un balcon sur l’univers. Je m’éclaire à l’étoile du Berger. La beauté discrète est pareille à la vérité discrète et à la bonté discrète. Pas moins belle, vraie ou bonne que les spectaculaires. Le silence a ouvert ses forêts, ses montagnes, ses mers rouges, pour me laisser passer. Je lis, j’écoute de la musique. Les œuvres d’art témoignent d’une magie concrète. Elles ne sont pas un refuge, elles sont un accès à quelques domaines véridiques.

Tout me chante. Les envies de courir, de nager, de voler se fondent en une seule pensée de l’élan vital. La sieste est un grand calme en fête. Me lever me donne du courage pour tout ce qui exige de la droiture en terrain tordu. Résultat : tout me chante.

N’est-ce pas toujours la même fête violente, éperdue, qui est donnée en ce moment même ? Les dieux, les hommes, les héros, les bêtes, les plantes et les minéraux animent la même dimension. L’enfance du monde se perfectionne sans cesse. Nous y sommes.

Il ne faut cesser de naître que pour cesser de vivre.

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant, énergique, d’une veste gilet. Il s’agit de ma couleur préférée, avec le bleu roi, et elle est si rare de nos jours que c’était comme un cadeau du ciel. J’étais enchanté, mais je l’étais plus encore par la femme qui l’arborait, tout un roman d’aventures à elle seule. Ce n’est jamais un hasard, n’est-ce pas, si nos couleurs favorites sont portées par telle ou telle personne. Si jamais elles vous font leur propre surprise, c’est toujours revêtues par quelqu’un avec qui vous serez d’accord. Alors l’enfance vous fait signe et avec elle l’impression d’être entré dans la dimension-trésor, celle des âmes sœurs, celle des infinis possibles, l’opéra des opéras. Il n’est pas d’âge où l’on ne remarque plus ces couleurs quand on en a retenu la fréquence d’émission. Par cœur.

L’impatience qui gâche la vie me fait défaut. Je peux contempler sans me lasser la fausse immobilité des choses parce que je prends en compte les échelles biologique, géologique, cosmologique sur lesquelles d’immenses métamorphoses ont lieu à chaque seconde. Au paradis, le temps ne passe pas, car on ne meurt plus. De même sur les longues durées comme dans les espaces infinis, il n’est plus d’« ici et maintenant » mais du partout et du tout le temps, du partout-le-temps. La théorie de la relativité et celle de la physique quantique définissent une dimension divine où évoluer de tête agréablement. Enfant, Einstein rêva qu’il chevauchait un rayon de lumière. On voit où ça l’a mené, et nous avec. Tous les univers se pressent dans le cerveau que pas une certitude ne ferme. En cinquante ans d’histoire, le genre humain a percé à jour le secret des anneaux stellaires ou la brûlante formation du cosmos. Il a découvert des univers de glace dans les profondeurs gazeuses, des planètes en poussière, d’autres dont les plateaux les plus élevés sont à la température du plomb bouillonnant. Il a rencontré une planète géante dont le cœur est composé d’hydrogène métallique, mille globes terrestres tiendraient à l’intérieur. Il a parcouru de vastes éminences volcaniques à côté desquelles les plus hautes montagnes terrestres ont l’air de cailloux. L’étude est la forme d’amour la plus proche de la vérité. Je suis un petit peu d’immense qui se dénombre. Je nais de connaître.

Chacun va, responsable de faire du monde le lieu de son destin.

La joie me visite. J’écoute cette flamme à la diction de rivière. Et puis j’écris sa course continue, tourbillonnante puis paisible, profondément aérienne.

La joie se passe d’espoir mais elle est la force de toute espérance.

À la lecture de ces passages, les « esprits chagrins montre[nt] encore les dents ». Que faire ?

Offrons-leur notre plus beau sourire. Tous les désirs sont doués de possible. Rien ne peut nous décevoir, à part nous-même d’avoir pu être déçu un jour.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com