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Mark Rothko (25 septembre 1903-25 février 1970), par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 24.05.17 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Mark Rothko (25 septembre 1903-25 février 1970), par Matthieu Gosztola

 

Peindre, aussi doucement que trembler. Parce que peindre, c’est se défaire, pour celui ou celle qui peint, d’abord du sens qu’il ou elle croit mettre et dans les couleurs et dans la façon qu’elles ont, ainsi réunies, qui de faire l’amour, qui de se heurter.

Trembler : le faire doucement, pour que ça ne se voie pas. De même peindre, on l’a chuchoté. De même se tenir vivant, pourquoi non.

Rothko, en sa dernière manière (celle qui nous bouleverse), née de la peinture de Matisse (et plus précisément de L’Atelier rouge), s’efface, tableaux après tableaux (ce sont des séries), sans violence, dans l’acte même qui consiste à les faire. Faire, pour ne rien ériger.

Oui, l’effacement agi. Ce n’est pas un conte, même si tout est conte. Vivant, le peintre s’efface. Vivant, il n’est déjà plus.

Étant, il se défait de sa mémoire, de ses habitudes, de son identité – « les nuages nous disent assez ce que nous sommes » –, de son existence.

Peignant, il se débarrasse de sa voix : de son timbre, de ses inflexions…

Il s’abandonne aux voix qui le traversent.

Aux couleurs vivantes.

 

Lorsqu’il dit je (lorsqu’il peint), ce n’est plus lui qui parle. Lorsqu’il dit je, il est parlé : on le parle.

On : ces fines couches de couleurs superposées : ces voix qui ont, comme depuis toujours, pris possession de lui…

 

On le parle et on le montre, c’est-à-dire : on le montre s’éloignant. Alors même que l’on témoigne de son apparition, de son présent incessant, on le présente disparaissant. Rendant opaque la façon qu’il a de s’approcher (du chuchotement par quoi vivre peut continuer), d’approcher son trouble (cette chose du cœur qui tremble, qui cherche à respirer, parce que l’air voulu, rêvé, et ce qu’il contient – est-il pensé – redistribueraient équitablement les flocons du sang dans le corps, dans tout le corps). On le montre comme une eau immobile baignée de la rumeur, imperceptible, du brouillard. On le dit pour le taire.

 

Et, ce faisant, Rothko s’ouvre à la lumière du monde. Fugitive lumière, mais coruscante, mais persistante au moyen de la morsure qu’elle a faite, qu’elle fait à nos vies, de laquelle ne s’est levée, ne se lève aucune cicatrice, – mais un apport, inaltérable. Et qui appartient au royaume de l’ineffable.

 

Cette lumière ne va pas sans ombre : cette part de nos existences qui est fragment de songes (ils sont plusieurs, et se tiennent ensemble), autant que morceau des temps les plus reculés, arraché à quelle origine, à quelle totalité éblouie, oubliée aussitôt qu’entraperçue.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com