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Ma grande, Claire Castillon (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 11.10.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ma grande, Claire Castillon, Gallimard, coll. Blanche, avril 2018, 160 pages, 15 €

Ma grande, Claire Castillon (par Matthieu Gosztola)

 

« Il n’y a pas de seuil à la douceur, plutôt une continuelle invitation à être contamin[é] par elle, qui peut se briser en un instant ». « La douceur n’est-elle évidente que lorsqu’elle nous déserte, et revient ? Quand la douleur cesse, quand le rouleau de la vague dépose de l’écume sur le sable aussi légère que l’air, ou bien est-elle d’une essence singulière, goûtée pour elle seule ? », s’interroge la psychanalyste Anne Dufourmantelle.

Ma grande nous fait sentir toute l’importance – l’importance extrême, l’importance proprement vitale – de la douceur. Bien sûr, d’abord, entre le narrateur et son aimée, tout va bien. Je t’avais flashée, ça je reconnais. Quand on te voit, on se dit pas Aïe serpent, on se dit juste Nouveauté. Avec des mots garçons, sexy, sympa, jolie. Tu avais un truc qui rend pas fou. Accro. Un peu. On se sent important tout à coup. T’es pas la fille qui inspire à la dérive. Y avait pas de venin au départ. Je parle en jours. Premiers jours, c’était léger.

Puis la violence s’installe, ne prenant pas le chemin des coups, prenant celui du langage. Insidieusement. Tu as continué à aller bosser. Tu préférais garder ton congé maternité pour après. Tu te plaignais pas d’être enceinte, ou bien juste d’être enceinte de moi. Tu rigolais. Toi aussi tu étais blagueuse ma grande. Tu aimais bien dire que j’aurais pas supporté d’être enceinte. Pas capable. Pas assez fort. Tu aurais voulu que je t’accompagne aux cours d’accouchement mais je voulais pas. Parce que je voulais pas assister à ton accouchement. Bizarrement, tu étais d’accord. Tu as proposé que je vienne seulement si je le sentais. Et comme je le sentais pas puisque j’étais une mauviette, tu préférais pas.

Puis la violence se montre. Sans fard. Crue. Tu étais agressive […], mais ça remplace pas la profondeur. Ça fait du bruit, c’est tout. Et ça fait mal. Oussi. […] [Y] avait tout sur ta langue injurieuse ma grande, tout sauf de l’amour. […] Et là, tu me remontes. C’est pas des voix, je rassure. C’est une présence quand même, une espèce de machine à l’intérieur de moi, moteur qui parle comme toi, qui m’interrompt, me casse, qui me fait Va donc, cause et danse, en gros. Danse en gros. Ou pire, une phrase qui t’échappe, une expression, un message tordu, Ta boussole de cœur ou Ton cœur de boussole. C’est comme quand tu étais là. Tu te mettais en colère pour une poubelle mal nouée, une bûche mal consumée. Le feu, c’était de ma faute. Tu m’offrais des tirades sur mon feu froid. Je voulais claquer la porte de la maison mais je claquais pas. Peur des cris en claquant. Peur de la suite en rentrant. Je peux dire qu’en général je suis plutôt courageux. Mais avec toi pas trop. […] Je me sentais toujours en prison avec toi car c’était impossible de m’exprimer sans être jugé ou repris. […] C’est passé. C’est pas tout le temps que tu viens comme ça t’interposer dans la vie de moi vivant mais quand tu le fais, toi morte, je réponds. Maintenant, je réponds. Ça marche. Quand je te réponds, tu disparais. […] Je vais bien ma grande, je vais bien en vrai. Tu as vu, j’ai retrouvé tous mes mots. J’ai des arcs-en-ciel sur la langue, ils sont venus après la pluie. Je ne m’en sers plus pour faire des rimes. C’est le truc que tu supportais pas. Tu m’as bousillé ma musique. J’y arrive plus. Mais c’est pas grave. Ça prend du temps de s’alléger. Ça vient, ça vient, c’est blanc maintenant quand je regarde devant. J’ai encore des choses à écrire, même si au fond je porte le noir.

Ce que Claire Castillon cherche à montrer dans Ma Grande, c’est que les mots peuvent blesser autant (en offrant parfois plus de cicatrices) que des coups, sans que cela puisse justifier, bien sûr, en aucune façon, une seconde violence, qui se voudrait réponse à la première. Vous ne me croyez pas ? Eh bien, prenez connaissance de ce souvenir d’Antoine Mouton consigné dans la revue Triages (no30, 2018) : « La première fois que je suis allé au marché de la poésie, place Saint-Sulpice à Paris, j’ai vu une jeune fille – elle devait avoir mon âge – s’avancer en tremblant jusqu’au stand d’un éditeur qui m’avait invité à boire un verre de vin. / La fille tremblait, elle était beaucoup trop vêtue, / intense, le regard fixe, / fuyant, / à la fois fixe et fuyant, / fixe jusque dans ses esquives et ses fuites, / fuyant droit devant elle. // L’éditeur ne la regardait pas. Il l’avait vue mais il ne voulait pas la regarder. Il buvait son vin rouge dégueulasse dans un gobelet en plastique dont il avait mordu le bord à force d’ennui. / Et il l’avait percé / alors le vin gouttait / sur sa chemise moche. // La jeune fille portait entre ses mains un manuscrit si épais qu’on pouvait croire qu’il y en avait plusieurs exemplaires. Mais non, elle vint jusqu’au stand, fébrile et déterminée, et déposa entre les mains de l’éditeur le plus aviné de la place Saint-Sulpice un seul texte de 600 pages, presque sans marge et non relié. Elle voulait qu’il le lise, lui, et nul autre car il avait publié un auteur contemporain qui ne lui faisait pas horreur (nous dit-elle entre ses dents serrées). / J’étais à côté de l’éditeur, / son vin rouge me perçait le ventre, / et j’étais épuisé par l’interminable récit / de ses beuveries passées. / La jeune fille suait à grosses gouttes. Elle parlait, il ne réagissait pas, elle parlait d’autant plus. Sans la regarder, l’éditeur lui dit : Reprends ta merde et dégage. La jeune fille est partie en courant et je crois bien qu’elle a arrêté d’écrire. Je ne l’ai pas vue se précipiter vers un autre stand. Je n’ai pas trouvé son nom imprimé sur un livre ou dans une revue quelques années plus tard ».

La logique n’est pas l’arme de la romancière ; pour montrer, pour démontrer, elle use d’un style bien particulier. Un style qui serait – paradoxalement – le fruit (amer) d’une absence de style, arbre noueux. Le narrateur de Ma grande bouge ses phrases, ses mots, comme il bougerait ses mains. Et il faut l’imaginer bouger ses mains comme des larmes ; c’est « aussi bouleversant que la tristesse radicale si mettons on vomit la nuit », pour reprendre la formulation de Stéphane Bouquet.

Ayant voulu donner corps non à un « parler populaire » (l’on est loin de l’orfèvrerie célinienne, serait-elle tue, dissimulée sous le lourd tissu rêche des mots du peuple, les points de couture étant, pour l’auteur de D’un château l’autre, des points de suspension), ayant voulu donner à entendre la voix d’un homme, dans ses éclats, ses risques, ses approximations, ses pas de côté, ses silences aussi, et non la modulation d’un chant ouvragé, et non la musique d’une construction patiente de syllabes, Claire Castillon fait, en une certaine manière, songer (aucun discrédit, bien entendu, ne s’attachant à pareil rapprochement) à la description des productions de l’art brut qu’a faite, en son temps, Jean Dubuffet : « Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe » (« L’Art brut préféré aux arts culturels » (1949), in Prospectus et tous écrits suivants, t. I, Hubert Damisch, Gallimard, coll. Blanche, 1967).

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com