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Mā, Hubert Haddad (2ème article)

Ecrit par AK Afferez 04.01.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

Mā, septembre 2015, 247 pages, 18 €

Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

Mā, Hubert Haddad (2ème article)

 

 

Le précédent roman de Hubert Haddad, qui est en fait un double roman – Le Peintre d’éventails et Les Haïkus du peintre d’éventail (2013) – était sa première excursion dans l’univers de la culture japonaise. Avec , l’écrivain s’y replonge avec finesse et sensibilité, signant une œuvre à fleur de peau, à la frontière entre la biographie et le roman.

Début des années quatre-vingt-dix. À vingt ans, Shōichi fait la rencontre de Saori dans le café où il travaille comme serveur. Cette femme captivante est universitaire, et a consacré sa vie entière à l’étude de celui qui est considéré comme le dernier grand haïkiste, Taneda Santōka. La liaison entre Saori et Shōichi est brève, son dénouement tragique : alors qu’elle revient par bateau d’un voyage à l’île de Shikoku, Saori meurt noyée. Avant son départ, elle avait cependant confié le manuscrit de la biographie de Santōka qu’elle venait d’achever à Shōichi.

Au fil des pages, nous alternons entre le récit de Shōichi à la première personne, le récit omniscient à la troisième personne, et des « extraits » de la biographie qu’aurait rédigée Saori. Ce choix de récits enchâssés décuple l’aisance avec laquelle nous nous déplaçons d’une époque à une autre, et contribue à brouiller un peu plus les frontières temporelles. Ainsi, Shōichi part sur les traces de Santōka, retraçant les innombrables pèlerinages du moine-poète, jusqu’à parfois se confondre avec son prédécesseur. Cette filiation revendiquée s’enracine dans le partage du patronyme : en réalité, Taneda Santōka n’est qu’un pseudonyme – son vrai nom était… Taneda Shōichi. Sans compter que l’une des premières réactions de Saori lorsqu’elle rencontre Shōichi est de souligner la ressemblance physique entre l’étudiant et le poète. De même, il est déroutant de voir Saori surgir au détour d’un paragraphe dans la biographie afin de venir en aide à Santōka, alors que la chronologie ne devrait pas permettre un tel chevauchement. Shōichi commente cela un peu plus loin : l’obsession de Saori était telle qu’elle était prête à s’immiscer dans la vie recréée du poète. Outre cette explication rationnelle, nous sommes presque tentés d’y voir un phénomène de transsubstantiation, particulièrement dans un monde si empreint de bouddhisme, dans un monde où ce que nous tenons pour réalité immuable n’est qu’illusion…

La langue voyageuse et poétique de Hubert Haddad est sans nul doute l’un des aspects les plus agréables de la lecture : un lyrisme évocateur et pourtant tout en retenue, des phrases souvent longues et serpentines, qui ne nous perdent que pour mieux exalter la musique intérieure animant les lieux et les personnages. Mais Haddad ne verse jamais ni dans la mièvrerie, ni dans l’orientalisme. Il y a une justesse dans le ton, et une volonté de partir loin des sentiers battus, d’aller à l’encontre de l’image d’un Japon ancien, exotique et mystérieux qui circule encore dans l’imaginaire occidental. Certes Haddad nous parle d’un moine-poète, de saké, et d’arbres lourds de fleurs, mais il nous livre un portrait éminemment moderne de Santōka : il dépeint avant tout un homme, qui fut d’abord un enfant traumatisé par le suicide de sa mère, un homme meurtri, qui cherche par tous les moyens à se détacher du monde et qui peine à atteindre toute rédemption ou purification intérieure. Haddad nous confronte ainsi à l’humanité que nous partageons avec Santōka – nous ne sommes sans doute pas tous appelés à devenir des moines errants, ermites-poètes des montagnes, mais nous devons tous répondre à un moment ou un autre à la question – voulons-nous être libres ? et si oui, que sommes-nous prêts à faire ?

Le kanji 間 qui trône sur la couverture, et dont une des translitérations fournit le titre, signifie « intervalle, espace » :  exalte justement l’intervalle et l’interstice, brouille les frontières qui nous sont familières, interroge nos représentations manichéennes. Nous pensons le monde en termes binaires – le je et l’autre, le corps et l’esprit, la vérité et l’invention – mais ces relations ne sont pas aussi stables et nettes qu’on ne le pense.  sauve Santōka des interstices oubliés de l’Histoire et situe ainsi la vérité dans cet espace flou du récit, mal défini, impossible même à définir.

Sinon un appel à réévaluer les liens entre la vie et l’art, au moins une injonction à partir marcher dans les montagnes, en quête de clarté et d’humanité.

 

AK Afferez

 

Lire l'article de Marc Michiels sur la même oeuvre


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A propos de l'écrivain

Hubert Haddad

Tout à la fois poète, romancier, historien d’art, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad, né à Tunis en 1947, est l’auteur d’une œuvre vaste et diverse, d’une forte unité d’inspiration, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire. Depuis Un rêve de glace, jusqu’aux interventions borgésiennes de l’Univers, premier roman-dictionnaire, et l’onirisme échevelé de Géométrie d’un rêve ou les rivières d’histoires de ses Nouvelles du jour et de la nuit, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’artiste et d’homme libre. (Présentation de l’auteur sur le site des Éditions Zulma)

 


A propos du rédacteur

AK Afferez

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Rédactrice

AK Afferez a grandi aux États-Unis et vit à présent à Lyon. Elle est écrivaine, traductrice, et blogueuse sporadique sur akafferez.wordpress.com. Dans la vraie vie, elle s’appelle Héloïse Thomas-Cambonie et poursuit des recherches sur la littérature contemporaine américaine.