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Lumières de Pointe-Noire, Alain Mabanckou

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 14.01.13 dans Recensions, La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Récits, Afrique, Biographie, Seuil

Lumières de Pointe-Noire, janvier 2013, 286 p. 19,50 €

Ecrivain(s): Alain Mabanckou Edition: Seuil

Lumières de Pointe-Noire, Alain Mabanckou

 

C’est du côté de l’enfance et de l’adolescence que nous emmène Alain Mabanckou dans ce très beau récit autobiographique qui dévoile aussi bien les souvenirs de l’écrivain que les étapes de ce voyage de retour sur les terres natales après vingt-trois d’absence. Rien de moins facile que de revenir et d’affronter les morts comme les vivants, les inévitables chamboulements du réel balayant les traces de la mémoire, le sentiment de l’altérité, d’être devenu un étranger dans son propre pays.

« J’erre dans le quartier Voungou en cette fin d’après-midi. Peut-être pour rechercher des indices qui me rappelleraient les vadrouilles de mon enfance dans les parages. Je reste parfois immobile pendant quelques secondes, persuadé que ceux-ci ne pourraient me dévoiler le vrai visage de choses qui se bousculent dans ma mémoire et dont les contours sont devenus imprécis avec le temps. Ceux qui me croisent pressentent que je ne suis pas d’ici – ou plutôt ne suis plus d’ici – car qui, en dehors des fous de la ville, oserait par exemple s’attarder sur un tas d’immondices, sur une carcasse d’animal ou s’émouvoir devant le caquètement d’une poule dont on ignore ce qu’elle fait sur un des étals d’un marché désert ».

Invité par l’Institut français pour une série de conférences, Alain Mabanckou se replonge dans les différents lieux clés de son passé : lycée, parcelle maternelle, cinéma devenu siège d’une congrégation évangéliste… Les rencontres se succèdent, l’auteur croise les membres de sa famille comme des inconnus, tous aussi dignes de devenir de véritables personnages de roman ; certains le sont déjà et n’hésitent pas à se vanter de cette distinction. Les souvenirs reviennent, se bousculent : les cours de drague de Grand Poppy, les lectures par ordre alphabétique de la bibliothèque où l’espoir de parvenir à Zola s’amenuise, les films coupés pour le changement de bobine d’un cinéma à l’autre, les anecdotes du Victory Palace où règne Roger… La gloire de mon père et le château de ma mère.

Hymne d’amour à une mère disparue, quittée dans un flot d’émotions terribles, hommage à un père adoptif excentrique disparu également, Lumières de Pointe-Noire rend hommage à une ville dévorante où toutes les ethnies ont creusé leur place, en une multiplicité de quartiers. « Vieille amante, fidèle à l’instar du chien d’Ulysse, elle me tend ses bras avachis, me montre jour après jour la profondeur de ses lésions comme si je pouvais les cautériser d’un coup de baguette magique ». Les traditions ancestrales se mêlent aux préoccupations d’un univers occidentalisé. Chacun vient réclamer le prix de son transport, le prix de ses efforts au neveu d’Amérique. Certains lui rappellent son devoir : saluer les anciens, maintenir le lien avec les doubles animaux de la jungle, transmettre les histoires des uns et des autres. Les singularités de chaque membre de la famille sont respectées avec simplicité : la certitude de grand-mère Hélène d’être emportée par une femme blanche, les repas gargantuesques avalés sous la menace, la polygamie de papa Roger…

Les dernières paroles de Maman Pauline à son fils prêt à quitter le pays résonnent encore : « Deviens celui que tu voudras devenir et garde ceci en mémoire : l’eau chaude n’oublie jamais qu’elle a été froide… ». Comment dire mieux l’ambiguïté de la vie choisie par celui qui est parti, irrémédiablement lié à une culture et à un passé perdus et pourtant devenu un autre, fondu dans une autre culture ?

Avec une grande humilité et son sens de l’humour décapant, Alain Mabanckou dépose les fondations de son épopée personnelle, en Pagnol des tropiques, en « affabulateur public » sincère.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

http://www.lacauselitteraire.fr/tais-toi-et-meurs-alain-mabanckou-2

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A propos de l'écrivain

Alain Mabanckou


Alain Mabanckou, romancier, poète, est né au Congo-Brazzaville en 1966. Après avoir vécu en France pendant une quinzaine d’années, il réside maintenant aux Etats-Unis où il fut d’abord invité comme écrivain en résidence en 2002. Il est professeur de Creative Writing et de littérature francophone à l’université du Michigan-Ann Arbor. Il est l’auteur de cinq romans, de plusieurs recueils de poèmes, ainsi que de nouvelles. Il a reçu en 1995 le prix de la Société des Poètes Français et en 1998 le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire. Verre Cassé, roman paru au Seuil en janvier 2005, a été finaliste du prix Renaudot 2005, et a été récompensé par trois distinctions : Le Prix du roman Ouest-France-Etonnants-Voyageurs 2005 ; Le Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2005 ; Le Prix RFO du livre 2005. Mémoires de porc-épic, paru au Seuil en 2006, a reçu le Prix Renaudot 2006 (Source : Editions du Seuil).



A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.