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Littératures francophones et théorie postcoloniale, Jean-Marc Moura

06.09.13 dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Essais

Littératures francophones et théorie postcoloniale, PUF, 2013 (2e édition), 222 pages, 16 €

Ecrivain(s): Jean-Marc Moura

Littératures francophones et théorie postcoloniale, Jean-Marc Moura

 

 

Les analyses comparatistes, qui empruntent au champ pluridisciplinaire des études culturelles (Cultural Studies), ont souvent le mérite de proposer – si l’on me permet de détourner cette expression de Salman Rushdie – une « vision stéréoscopique » de la littérature qui se donne pour but de montrer, et ses surfaces polies, et ses aspérités.

Chose curieuse, les études culturelles ont fini par assimiler la théorie postcoloniale qui s’est développée plus rapidement dans le monde anglo-saxon qu’en France où elle n’a eu qu’un impact très limité. Elle prit d’abord son essor en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis pour s’incarner ensuite dans le premier ouvrage de synthèse de référence sur la question sous la plume de trois universitaires australiens : B. Ashcroft, G. Griffiths & H. Tiffin, The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures (London/New York : Routledge, 1989).

Salué unanimement par la critique, ce livre a le mérite d’être une bonne introduction à la question postcoloniale. Il faudra attendre 2005 pour que la masse critique de la théorie postcoloniale d’expression francophone augmente considérablement. Et ce n’est peut-être pas un hasard si, comme le note Jean-Marc Moura dans son introduction augmentée de Littératures francophones et théorie postcoloniale, ce développement s’accompagne de « la promulgation d’une loi, le 23 février 2005, dont l’article 4 demandait entre autres aux programmes scolaires de reconnaître “le rôle positif de la présence outre-mer, notamment en Afrique du Nord” » (p.1). Grand pocosceptique devant l’Eternel, Jean-François Bayart observe depuis ces cinq dernières années une efflorescence des études postcoloniales qu’il recense en termes de manifestations universitaires et de publications, avant de remarquer à bon droit que les éditeurs « mettent sur le marché les traductions trop tardives des grands classiques des postcolonial studies pour tenter de surfer sur les passions politiques du moment » (1).

Pour Jean-Marc Moura, pocologue (2) et pocophile de renom en France, ce décalage s’explique par deux conceptions distinctes de l’immigration avec d’un côté l’assimilation française et de l’autre la coexistence anglo-saxonne :

« Je crois qu’il y a fondamentalement la différence entre le mode d’intégration assimilationniste de la France et le mode de coexistence des différences anglo-saxonnes. […]  Il y a donc dans les pays anglo-saxons une sorte de coexistence entre les différentes cultures. Cela s’est développé aux Etats-Unis avec ce que l’on appelle les cultural studies, c’est-à-dire que chaque communauté immigrée s’attache d’abord à ses racines, non pas pour ignorer l’ensemble national mais pour s’assurer de son identité et s’assurer des relations entre son identité et la culture nationale globale » (3).

Mais n’est-il pas paradoxal d’estimer que la France n’était idéologiquement pas prête à accueillir un tel courant de pensée alors que ce mouvement anglo-saxon doit beaucoup à l’héritage intellectuel français des années 1950-70, notamment les penseurs français que les Américains ont amalgamé sous la dénomination de French theory (qui fit son apparition dans l’enseignement supérieur américain au début des années 1970) et ceux de l’anticolonialisme qui, au sortir de la Seconde guerre mondiale, pratiquaient déjà une rhétorique de la résistance face au pouvoir colonial ? (4) Mais l’on peut se réclamer de Simon During et avancer l’idée selon laquelle la pensée postcoloniale, sous l’influence du postmodernisme, procède désormais moins d’une forme d’anticolonialisme que d’une idéologie de la réconciliation qui met « en œuvre des catégories comme celles d’hybridité, d’imitation et d’ambivalence […], qui toutes enferment les colonisés dans la culture des colonisateurs » (5).

Je dis « pocologue de renom » parce qu’il revient à J.-M. Moura d’avoir théorisé la théorie postcoloniale au travers de ses applications à l’espace francophone dans un excellent ouvrage intitulé Littératures francophones et théorie postcoloniale (Paris, PUF, 1999) qui fut enrichi d’une introduction (ou « préface » dit-on en couverture) pour la parution de la deuxième édition en 2013. L’auteur fait remonter la filiation du postcolonialisme « à l’époque des décolonisations et des dynamiques intellectuelles qui en naissent, la période de Bandoeng (1955), de l’essor du tricontinentalisme et du tiers-mondisme. Il trouve ses origines sociologiques dans le questionnement des générations de la postindépendance, relayé par l’entrée d’immigrants venant de régions naguère colonisées dans les universités et les collèges des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne » (p.12). Mais outre les études culturelles, le postcolonialisme a des affinités avec les « études subalternes » (Subaltern studies) à qui il doit en partie son modèle méthodologique, et ce notamment par l’entremise de Gayatri Chakravorty Spivak (6) :

Chez Spivak, la subalternité est définie avec insistance comme une difficulté à s’exprimer structurée au niveau des élites de l’Etat et de la société, de telle sorte que toute personne subalterne dans un contexte discursif donné est considérée comme incapable de se représenter soi-même dans ce contexte. Le subalterne est l’objet du discours, jamais son sujet (7).

En traitant de la position du subalterne dans le texte, les partisans du postcolonialisme ne peuvent faire l’économie de son contexte (historique, culturel, sociologique, etc.) évolutif. Il faudrait donc voir ce courant comme une étape transitoire, car ne sera plus considéré colonial ou post(-)colonial (toutes graphies confondues) tout pays qui accédera au statut de puissance impériale, à l’instar des Etats-Unis. Le Professeur Moura reprend la distinction opérée par Vijay Mishra et Bob Hodge qui proposent de classer le post(-)colonialisme en deux catégories issues de graphies différentes (8) avec la définition suivante :

« Post-colonial » désigne donc le fait d’être postérieur à la période coloniale, tandis que « postcolonial » se réfère à des pratiques de lecture et d’écriture intéressées par les phénomènes de domination, et plus particulièrement par les stratégies de mise en évidence, d’analyse et d’esquive du fonctionnement binaire des idéologies impérialistes (p.10).

On voit donc bien que « La perspective postcoloniale naît d’un sens politique de la critique littéraire, nécessaire en maintes régions du monde » (p.13). Originaire de Nouvelle-Calédonie (pays qui appartient à l’espace francophone postcolonial), la théorie postcoloniale a trouvé de multiples échos en moi pour diverses raisons. Son projet le plus noble, me semble-t-il, est de penser la différence dans le sillage d’un humanisme philosophique décomplexé de son carcan de valeurs universelles. Mais sa tâche la plus ingrate consiste à contraindre la majorité des intellectuels qui professent au sein de cette discipline à faire le procès d’une idéologie qui les a façonnés quand ils ne vont pas jusqu’à l’incarner !

Fait paradoxal, un bon nombre de revues dites « postcoloniales » sont publiées au cœur de métropoles (Paris/Londres) et dirigées par des personnes plutôt représentatives du centre métropolitain que de la périphérie. En effet, dans le champ postcolonial, il y a souvent une dissonance entre le discours théorique des chercheurs et leur filiation historique doublée de leur appartenance géopolitique. Pour Arif Dirlik, la question est bien de savoir si « l’intelligentsia globale […] en reconnaissant sa propre appartenance de classe au sein du capitalisme global, […] peut produire une critique approfondie de sa propre idéologie et formuler des pratiques de résistances contre le système dont elle est elle-même le produit » (9).

 

Jean-François Vernay

 

(1) Les études postcoloniales, un carnaval académique (Paris, Karthala, 2010), 38. Voir la bibliographie pages 99-105.

(2) Poco studies étant l’abréviation homologuée de postcolonial studies, je me permets ce néologisme pour désigner tout spécialiste de la question postcoloniale. Sur le même modèle on aura les défenseurs de cette théorie, les « pocophiles », et les détracteurs, les « pocosceptiques ».

(3) J.-M. Moura, La critique postcoloniale, étude des spécificités. Entretien avec Jean-Marc Moura, Africultures 28 (mai 2000), 19.

(4) Le pocosceptique Jean-François Bayart s’en fait l’écho dans Les études postcoloniales, un carnaval académique, 20 & 23. Parmi les intellectuels de la French theory et ceux de l’anticolonialisme, les plus régulièrement cités sont respectivement : Gilles Deleuze, Michel Foucault, Félix Guattari, Julia Kristeva pour le premier groupe et Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Albert Memmi, Frantz Fanon pour le second.

(5) S. During « Postcolonialism and Globalisation : A Dialectical Relation After All ? », Postcolonial Studies 1.1 (1998), 32 in N. Lazarus (dir.), Penser le postcolonial (Paris : Amsterdam, 2006), 151.

(6) L’ouvrage fondateur à la croisée des études subalternes et postcoloniales est celui que Spivak co-dirigea avec Ranajit Guha : R. Guha & G.C. Spivak (dir.), Selected Subaltern Studies (New York/London, OUP, 1988).

(7) N. Lazarus in N. Lazarus (dir.), op.cit., 70.

(8) J’emprunte ici. La première, « post-colonialisme » est un concept historique qui s’inscrit dans une perspective chronologique, la seconde « postcolonialisme » renvoie à un courant critique dont l'appellation est insécable. « When we drop the hyphen, and effectively use “postcolonialism” as an always present tendency in any literature of subjugation marked by a systematic process of cultural domination through the imposition of imperial structures of power, we can begin to see those aspects of the argument of EWB which could be profitably extended” V. Mishra & B. Hodge, « What is Post(-)Colonialism ? » in L. Chrisman & P. Williams (dir.), Colonial Discourse and Postcolonial Theory : A Reader (New York, Columbia University Press, 1994), 284. EWB est l’abréviation que les auteurs utilisent pour The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures.

(9) A. Dirlik « The Postcolonial Aura : Third World Criticism in the age of Global Capitalism », Critical Inquiry 20.2: 328-56(1994), 356. Cité in N. Lazarus (dir.), op.cit., 65-6.

 

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A propos de l'écrivain

Jean-Marc Moura

 

§ Membre de l'Institut Universitaire de France depuis 2012

§ Lauréat 2003 du prix de la Fondation nationale allemande Alexander von Humboldt pour ses recherches

§  Directeur de l'Observatoire des littératures française et francophones contemporaines du C.S.L.F.

§  Président du Comité des Structures de l'Association Internationale de Littérature Comparée

§   Membre élu du Conseil d'Administration de la Société Française de Littérature Générale et Comparée (depuis 2009)