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Lire, interpréter, actualiser, Yves Citton

04.05.13 dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Essais

Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Editions Amsterdam, 368 pages, 19 €

Ecrivain(s): Yves Citton

Lire, interpréter, actualiser, Yves Citton

 

 

Au diable la sacralisation du livre ! Je viens de recevoir un exemplaire presse de Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? et cela fait bien des heures que je lis en mettant en exergue quelques passages avec mon surligneur jaune jusqu’à ce que je tombe sur ce commentaire :

 

« […] le geste premier du lecteur consiste à sélectionner certaines parties, certains mots du texte comme plus importants que d’autres, à laisser ces derniers dans l’ombre ou l’oubli, et à rassembler la lumière, l’attention et la mémoire sur les termes qui ont été ainsi élus. Telle est la base de l’activité projective du lecteur, qui est donc toujours à la fois, indissolublement, un sélecteur et un électeur » (259).

Je suis saisi du vertige de la mise en abyme d’un livre qui décortique à la fois un sujet, l’acte de lecture associé au geste interprétatif, et le processus qui nous conduit à prendre connaissance de celui-ci. Même si l’on s’aperçoit que le geste interprétatif, ou le geste herméneutique, développé dans Gestes d’Humanités (2012), était contenu en germe cinq ans plus tôt, c’est une tout autre réflexion qui gouverne Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?

Le propos d’Yves Citton se présente comme une réponse du berger à la bergère suite aux déclarations d’un politique hyperactif qui n’allait pas tarder à briguer le mandat présidentiel. Comme l’annonce le bandeau rouge non sans une pointe de triomphalisme et de manière quelque peu programmatique, il s’agit d’offrir 58 réponses à Nicolas Sarkozy suite à ses  propos malheureux prononcés en février 2006 à Lyon devant un parterre de fonctionnaires :

 

« L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! »

 

Pour en savoir davantage, lisez l’introduction. Réflexion faite, ne lisez pas l’introduction, car si vous voulez vous laisser surprendre par cette lecture, il est préférable d’ignorer les balises et avertissements liminaires qui vous sont proposés. La recette de cet ouvrage théorique très dense tient à ces quelques ingrédients : une louchée de contraintes quasi oulipiennes, un zeste d’esprit paradoxal à la Pierre Bayard, une pincée d’humour caustique à la Pierre Jourde, une pointe de goguenardises à la Umberto Eco, un appareil qui témoigne d’une exigence argumentative à la Vincent Jouve et d’une capacité de synthèse à la mode d’Antoine Compagnon.

Le style et la formule syncrétiques sont en quelque sorte la marque de fabrique Yves Citton. On le constate avec son approche pluridisciplinaire qui emprunte à l’influence anglo-saxonne de Cultural Studies, l’utilisation stylistique d’un franglais (voir citation infra, par exemple), et la volonté de toucher un public mixte – néophyte comme averti. Comme il est malaisé de résumer un ouvrage qui manifestement opère ses propres synthèses exprimées et égrenées au fil du propos, puis dans l’ultime chapitre (XV) en évaluation sommative, je vais aborder quelques aspects qui sont entrés en résonnance avec moi – une parfaite illustration de ce que l’auteur qualifie de dimension projective (44) inhérente à l’acte d’interprétation du lecteur.

Yves Citton détonne dans le paysage universitaire français à plus d’un titre. Non seulement parce qu’il a le courage de ses opinons qui parfois bousculent la doxa comme l’institution ; parce qu’il n’hésite pas à partir en croisade contre la dévalorisation de la filière lettres (voir son plaidoyer pro domo des récapitulations 41 à 47) sacrifiée sur l’autel d’une économie capitaliste qui évalue tout en termes de rentabilité, productivité, profits, valeur ajoutée et retours sur investissement ; mais aussi parce qu’il s’intéresse à la sensibilité des lecteurs et aux émotions en littérature, deux aspects qui ont une nette tendance à être refoulés par la critique littéraire :

 

« La littérature se spécifie aussi, parmi les autres formes d’art, en ce qu’elle est la mieux placée pourtraiter (au double sens de process et de managel’économie des affects. On peut bien sûr « exprimer » la tristesse par un tableau, ou la joie par une ode musicale. Il n’en demeure pas moins que les mots offrent généralement la façon la plus précise, non tant de communiquer que de repérer, de cartographier et de rendre compte des dynamiques dont participent les affects. […] Si nous sommes bien tous structurés par les règles d’une syntaxe affective – dont Spinoza a tenté de donner une première grammaire géométrisée dans la troisième partie de son Ethique –, la littérature, dans son histoire comme dans ses redéploiements incessants, constitue un terrain privilégié à la fois pour élucider les mystères de cette grammaire des affects et pour la reconfigurer à l’aide d’une antaxe affective, qui correspondrait au projet spinozien de re-concaténation des affections, formalisé dans la cinquième partie de l’Ethique […] » (149).

 

Face à ce bref plaidoyer du renouveau de l’émotion en littérature auquel je m’associe pleinement, l’auteur

 

« […] imagine deux réactions possibles envers quiconque proposerait de faire basculer le monde de la recherche et de l’enseignement universitaires du modèle de la lecture méthodique vers celui de la lecture inspirée : d’une part, on sera terrifié d’envisager à quels épanchements subjectivistes pourraient aboutir des publications et des cours réduits à des déclarations d’amour envers telle ou telle œuvre (quelle régression à l’époque pré-historique de la critique impressionniste et de la fallace affective !) ; d’autre part, on fera remarquer que les critiques littéraires – et jusqu’à ceux qui ont tenu exotériquement les discours les plus durs sur la scientificité de leur discipline – ont de tout temps reconnu, en privé, que c’était en fait l’amour des œuvres qui nourrissait leur travail (tout l’enjeu de la recherche étant justement de savoir séparer la motivation énergisante de son mode de canalisation disciplinaire) » (155).

 

Parce qu’étudier la littérature, c’est un moyen de cultiver ses goûts, de façonner sa sensibilité, d’orienter ses amours, de réévaluer ses priorités et ses fins, Yves Citton se demande s’il n’est pas plus urgent que jamais d’ouvrir un espace commun (circonscrit, structuré et normé) dans lequel la formation des goûts, des amours et des haines puisse être discutée ouvertement (156). C’est à regret que nous constatons que depuis la parution de Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, cette interrogation légitime semble n’avoir trouvé qu’un faible écho tant dans l’Education nationale que dans l’enseignement supérieur, même si les dernières directives des nouveaux programmes de français au lycée en date du 30 septembre 2010 abondent dans ce sens. A plaider pour le développement d’une conscience esthétique, les nouvelles consignes font la part belle au rôle crucial des émotions : Dans cette appréhension de l’univers de la fiction, on n’oubliera pas que la découverte du sens passe non seulement par l’analyse méthodique des différents aspects du récit qui peuvent être mis en évidence (procédés narratifs et descriptifs notamment), mais aussi par une relation personnelle au texte dans laquelle l’émotion, le plaisir ou l’admiration éprouvés par le lecteur jouent un rôle essentiel.

A l’ère du numérique, nul doute que cet ouvrage, à l’architectonique complexe et enrichie de nombreuses subdivisions, serait encore plus apprécié à partir d’une tablette. On pourrait proposer tous les renvois (notes infrapaginales et astérisques) sous forme d’hyperliens, gage d’une modernité qui ne cherche qu’à reconfigurer le regard du lecteur, même si la dispersion de l’attention est l’incontournable lourd tribut dont il faudra s’acquitter.

 

Jean-François Vernay

 


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A propos de l'écrivain

Yves Citton

 

Yves Citton (né le 30 septembre 1962 à Genève) est un théoricien de la littérature et un penseur1 suisse.