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Lire et choisir ses albums, Petit manuel à l’usage des grandes personnes, Cécile Boulaire (par Myriam Bendhif-Syllas)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 02.07.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Jeunesse, Didier Jeunesse

Lire et choisir ses albums, Petit manuel à l’usage des grandes personnes, septembre 2018, 288 pages, 22,90 €

Ecrivain(s): Cécile Boulaire Edition: Didier Jeunesse

Lire et choisir ses albums, Petit manuel à l’usage des grandes personnes, Cécile Boulaire (par Myriam Bendhif-Syllas)

 

Dans cet essai revigorant, l’universitaire Cécile Boulaire s’emploie à balayer bon nombre de lieux communs concernant l’album pour la jeunesse et à éduquer les lecteurs adultes qui seront, le plus souvent, les prescripteurs et les acheteurs dudit livre destiné aux enfants. Non, un album pour la jeunesse, ce n’est pas facile à lire. Le peu de textes parfois, la brièveté de l’œuvre sont autant de signes trompeurs. La lecture de l’adulte n’est pas celle de l’enfant, bien plus perméable aux différentes dimensions de cette œuvre pluridisciplinaire qui s’offre à lui : musique et rythme des mots, multiples détails du dessin, des couleurs… En ce sens, en tant qu’adulte, il nous faut réapprendre à lire un album, « réapprendre à regarder et à écouter longuement ». C’est une expérience plurisensorielle et profonde, qui répète le même et se révèle chaque fois différente. « L’album, c’est un objet littéraire qui est perçu par le regard et par l’ouïe ».

« L’enfant, qui ne sait généralement pas encore lire, perçoit le texte par l’oreille, à travers la verbalisation de l’adulte. […] Il peut donc à son gré parcourir l’espace de la page, scruter le dessin, en observant attentivement les mille détails, l’envisager aussi dans sa globalité. Si, à la première lecture, il cherche les correspondances entre le récit qu’il entend et les figures qui agissent sur l’image, lors des lectures suivantes il se contente d’une écoute plus flottante et laisse alors son regard suivre des pistes secondaires, établir des rapports nouveaux, explorer ce qu’il n’avait fait d’abord que survoler ».

Cécile Boulaire souhaite que les adultes dépassent la préférence spontanée pour prendre conscience de leurs critères de choix. De saisir l’intérêt d’un album jugé triste ou trop complexe de prime abord. Elle rappelle en premier lieu que l’album est un genre issu de la littérature orale, avant d’en dresser l’histoire en France au XXe siècle. Les comptines comme les contes adaptés au contage de l’édition jeunesse – l’autrice rappelle que les contes traditionnels n’étaient pas destinés aux enfants – insistent sur l’oralité, mais aussi sur la liberté prise avec le fonctionnement du réel. Un contenu certes mais aussi un plaisir pour l’oreille. « Le texte sonne-t-il à l’oreille ? A-t-il la rythmique entraînante des comptines ? La poésie envoûtante des formules rituelles des contes d’autrefois ? ».

De la création des premiers Albums du Père Castor et de Babar en 1931, à celle de Caroline et de Martine dans les années 1950, Cécile Boulaire montre comment l’on développe un album de masse s’appuyant sur la sérialisation, mais aussi à partir des années 1960 que se manifeste une création plus atypique jusqu’à aboutir à la production actuelle et à sa grande diversité. On évoque les ouvrages de Tomi Ungerer, les albums des éditeurs Harlin Quist et François Ruy-Vidal prônant « une insécurité dosée », Les Filles d’Agnès Rosenstiehl, créatrice de Mimi Cracra.

Ces éléments liminaires une fois posés, vont lui permettre de s’intéresser à la partie plus technique de la réalisation des images, à la composition, à la relation texte-image où il n’y a pas de redondance, où chaque élément dit autre chose. Ensuite elle se penche sur le personnage et sur l’importance de la relation qui se tisse pour les lecteurs avec lui, sans qu’il soit nécessaire que le personnage leur ressemble. Masculin ou féminin, humain ou animal, il amène un « mouvement subtil [qui] nécessite etconditionne la maturation » des lecteurs ; mouvement amplifié par les lectures répétées d’un même album. Enfin, elle se consacre aux questions du rythme et de la poésie, à la qualité et la musicalité du texte. Choisir un album demanderait de le lire à voix haute pour savoir si l’on a envie de prêter sa voix à ce texte en particulier.

« [Les] albums réussis sont ceux qui offrent à la fois un voyage complexe et riche dans l’image et dans le jeu iconotextuel, et à la fois un « moment » poétique et musical qui forme, le temps de la lecture, une parenthèse dans nos vies. Le temps de la lecture partagée, nous basculons, enfants et adultes, dans le monde que nous inventent les mots de l’auteur – nous basculons si et seulement si le battement de ce texte vibre en harmonie avec l’histoire qui nous est racontée ».

Au-delà de la synthèse historique, technique et littéraire tout à fait convaincante, Cécile Boulaire emporte notre adhésion dans les passages où elle étudie une page d’album : ainsi analyse-t-elle la fuite désespérée du jeune Babar après la mort de sa mère en montrant l’innovation à représenter l’éléphanteau plusieurs fois sur la même image, en suivant les étapes de sa peine jusqu’à l’espoir revenu sur la page en vis-en-vis. De la même façon, elle procède magistralement à une étude des couleurs et des traits de deux artistes employant les mêmes outils techniques : Quentin Blake dans Les Cacatoès et Gabrielle Vincent dans Ernest et Célestine ont perdu Siméon. Les effets s’avèrent radicalement différents mais ne se révèlent qu’après une étude minutieuse ; « regarder en triant », ne voir que la couleur, puis que certaines couleurs afin de déterminer les éléments de reprise, ceux qui se répondent, les effets de dynamisme, de réalisme… Par ces exemples très précis, elle démontre la puissance créative des illustrateurs et illustratrices et la richesse de l’image que nous pouvons tous apprendre à lire pleinement.

Il ne s’agit pas pour la chercheuse de dresser une liste de recommandations dans laquelle piocher – même si la documentation très riche en titres et en iconographie permet de garder certains titres en tête. Non, elle souhaite apporter des connaissances et des méthodes afin de rendre les adultes autonomes face à leurs choix. Car, ce que l’enfant perçoit d’emblée, l’adulte doit se le réapproprier de façon académique. Tout en développant de nouvelles compétences, se laisser gagner par l’esprit d’enfance… Pour les spécialistes ou les lecteurs intéressés, de nombreuses références bibliographiques permettent d’approfondir les différents points abordés.

Ce bel essai affirme également entre les lignes quel passionnant objet de lecture est l’album pour la jeunesse. Sa richesse, sa diversité, sa subtilité. Qu’il révèle sa magie et ses secrets aux adultes comme aux enfants.

« Il n’y a pas de couleurs pour enfants mais il y a les couleurs. Il n’y a pas de graphisme pour enfants, mais il y a le graphisme, qui est un langage international d’images ou de juxtapositions d’images. Il n’y a pas de littérature pour enfants, il y a La littérature » (François Ruy-Vidal).

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

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A propos de l'écrivain

Cécile Boulaire

 

Cécile Boulaire est maîtresse de conférence en littérature pour la jeunesse à l’université François-Rabelais de Tours. Elle est également directrice adjointe de l’InTRu, directrice du département de français et de la filière Lettres, ainsi que responsable de la revue/mook Strenæ.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.