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Lionel Ray, Souvenirs de la maison du Temps (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 10.10.18 dans La Une CED, Les Livres, Les Chroniques

Lionel Ray, Souvenirs de la maison du Temps, Gallimard, collection Blanche, 2017

Lionel Ray, Souvenirs de la maison du Temps (par Matthieu Gosztola)

 

Aujourd’hui. Hier. Certaines œuvres ne cessent de cheminer en nous, empruntant le chemin de notre sang, venant faire corps, sans rudesse, avec chaque battement de notre cœur. Ainsi Ève de Charles Péguy (« FIDELI FIDELIS »)*. Par la grâce de la vieillesse, Lionel Ray, fin connaisseur de Péguy et amoureux du grand souffle que son œuvre contient (et qui semble emprunté, en une certaine manière – musicale – aux immensités de beauté que recèle la province de Terre de Feu), a su s’en remettre, tout entier, au murmure, grâce à quoi un ruisselet peut devenir une voix. Notre voix. Au point qu’il nous soit possible de vraiment parler.

Aujourd’hui ? « Un je-ne-sais-quoi d’azur et de cristal / C’est le diamant du regard sous des cheveux cendrés […] » Hier ? « On vivait à voix haute de fêtes furtives / Et d’innocence sous le regard radieux / Des saisons souveraines ».

Lionel Ray dont le noir de l’écriture est comme ébloui par le soleil paradoxal du tracé (sur la page et dans l’errance) de Rimbaud, soleil fuyant tout recouvert de sources (ainsi qu’en témoigne, par exemple, ce titre – magnifique – d’un recueil paru en 1973 : L’interdit est mon opéra), a façonné une œuvre fort intéressante, à rebours de toute volonté de profération, de tout désir d’érection d’une parole qui ne soit pas l’enfant malhabile d’un chuchotis – de plus en plus malhabile, tremblant, humain. Car c’est par l’écriture que, recueil après recueil, Lionel Ray poursuit une « quête éperdue du silence ».

Ira d’abord vers le Poésie/Gallimard qui lui est consacré (Comme un château défaitsuivi de Syllabes de sable, préface d’Olivier Barbarant, 2004) le lecteur désireux de lire, en aveugle, le visage de son écriture, tant lire Lionel Ray, c’est se défaire de son regard pour être main doucement posée sur la page, tâtonnant. Dans le noir. Jusqu’à ce que se lève une lueur, depuis l’oreille jusqu’au cœur. Mot à mot.

C’est seulement ensuite que pourront être savourés les Souvenirs de la maison du Tempsqui, pour certains, semblent cousins de Matière de nuit suivi d’Éloge de l’éphémère (Gallimard, collection Blanche, 2004), pour d’autres, sont, avec certitude, frères de Pages d’ombre suivi d’Un besoin d’azur et d’Haïku et autres poèmes (Gallimard, collection Blanche, 2000).

« La cour aux tilleuls qui vibrent parmi les anges / Mon école d’autrefois »… Là se présente, dans un entremêlement d’ombres et de chuchotements (qui sont cette façon qu’ont les souvenirs d’enfance de percer le voile de nos réveils, de nos sommeils, d’avec grâce poser un coude sur la rembarde du temps qui passe), le – si beau – recueil d’une fin de vie (« île simple à la dérive des heures ») qui, par – tout à la fois – l’attention fine (sans relâche) et l’entier lâcher-prise auxquels elle donne forme (sans chercher à donner forme), vient embrasser (dans le sens étymologique du terme), par moments, le sublime.

Comme en témoignent ces extraits choisis (que je vous invite à lire en écoutant « La Rêveuse » de Marin Marais) :

[…] Impalpable comme / Un vol de martinets entre les toits / Comme l’éclat des voix / Ou le miracle d’une source / Impalpable comme l’accent du secret. // Et la chronique des Heures disparues / La scintillation des chansons anciennes / Impalpable comme l’horizon du temps / Dans la brume d’une enfance / Au carrefour des échos. […]

[…] Été. L’arbre et l’enfant. / Me voici éveillé / Avec le premier soleil / Et la danse dans un rayon / Des poussières silencieuses. // Je cherche un oiseau qui hésite / Entre les branches. / Les mots sont des aventures / Avec des flamboyances de marbre / Entre fenêtres et tentures. […]

[…] Il arrive que des noms à nouveau brillent / Des mots choisis à la dérobée / Feuilles qui bougent petites voix. // Il y a aussi des pierres gravées / Des effondrements des larmes / Et des nuages légers. // Figures et tombes anciennes / La robe sévère d’une église / Et le vent qui froisse les blés. // Le sourire pâle d’une enfance / Un filet d’eau sous la glycine / Le brouillard des heures et des joies // La trace infime d’un oiseau / En plein ciel / Et le silence des croix. […]

[…] C’est un chemin flanqué de feuilles / De grands éclats de ciel entre les branches […] // Ici respire une enfance qui fut mienne croyant / Suivre à la trace les passereaux gris ou bleus / Comme des chiffons improbables. // On cherchait l’impossible le soleil des lointains / On parlait aux peupliers aux nuages aux pierres / Et la vie était simple comme un fruit familier. // On écoutait la musique des arbres / Le frisson des sources la monodie des aubes / Et le jour brûlait comme une flamme. […]

[…] Avec les mots tu fais des paysages / Et c’est un champ de pierres imprévisibles / Une floraison brouillonne d’herbes et de nuages // Ce gribouillis ces griffures ces froissements / De routes sinueuses ces rivières violentes / Cet épanouissement des buissons et des brumes // Avec les mots tu ouvres la voie aux migrations / Et c’est un surgissement d’hirondelles de sources / Vives de ronces de mousses de corolles […]

[…] Des pas s’éloignent comme / Des lumières dans ma nuit. // Voici que s’ouvre / La porte des mots / Ce sont des façons de voyage / Au plus profond de soi // Pour remonter le temps / Jusqu’au château des contes / Où personne / Ne viendra plus. // Sauf vous qui m’êtes proche / Au vaste champ des chimères / Ce minuit nu / Comme la voix. […]

[…] Les mots silencieux / Àpeine pensés / À peine écrits / Qui vous ressemblent // On les prononce / Du bout des lèvres / Ce sont ceux-là / Qui font métier de vivre. // En pays inconnu / Ils portent en eux / Des philtres et des rêves / Un ciel continu // C’est la clé du temps / Et le chiffre / D’un perpétuel présent. […]

[…] Nuit en moi nuit sans visage et sans larmes / Je viens vers toi / Tu es mon regard tu es ma source // Il y a une nuit blanche et noire / En chaque parole dite / Il y a une nuit dans la cendre / La trace et l’écho / Aucune ombre un simple souffle […]

 

Matthieu Gosztola

 

* Au sujet de cet auteur, lire le beau Péguy internel de Didier Bazy, aux éditions de Londres (2018).

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com