Identification

Lilia, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel 14.09.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Lilia, par Tawfiq Belfadel

 

À feu B. Benamar

 

Tunisie. Je ne savais pas pourquoi ce mot se confondait toujours dans ma tête avec le mot « Liberté ».

J’avançais vers le musée Bardo, un bouquet de jasmin dans la main. A l’entrée, des images de sang et de cris bourdonnaient autour de ma tête. Elles me dérangeaient, me donnaient envie de crier, m’empêchaient d’entrer au musée, me forçaient de penser à la mort. J’enfonçai mon nez dans le bouquet et d’un coup toutes ces images se dissipèrent. En Tunisie, l’odeur de la vie était plus forte que celle de la mort. Je posai le bouquet au seuil pour rendre hommage aux victimes de l’attaque. J’entrai.

Je passais d’un couloir à l’autre en admirant les œuvres. J’étais notamment fasciné par les mosaïques qui racontaient des siècles d’Histoire. Près d’une sculpture en marbre, une jeune fille me tendit son téléphone et me pria de la prendre en photo.

– Tu n’aimes pas le selfie ? demandai-je

– Le selfie tue l’altérité, répondit-elle.

Je fus étonné par la réponse à la fois brève et sage. Ainsi, je devins son photographe. A la sortie du musée, je lui proposai un café pour pouvoir échanger.

Nous choisîmes une belle terrasse à l’avenue principale de la capitale. C’était une jeune fille à la petite taille. Tout souriait sur son visage : ses yeux, ses joues, et ses lèvres. Je me présentai le premier : un Algérien sans histoire, traumatisé par les ancêtres et asphyxié par un présent plein de doutes. De temps en temps, je contemplai cette mèche qui, bercée par le vent léger, caressait son doux visage.

– Je m’appelle Lilia. Je suis d’Oran. C’est ma première fois en Tunisie. Je suis seule ici. Je prépare ma thèse de doctorat et je n’arrive pas à écrire une ligne à Oran. Cette ville n’est bonne que pour la fête. J’ai donc choisi ce pays de jasmin pour pouvoir rédiger et profiter aussi pour faire du tourisme. Mais ma thèse avant tout ! Elle m’obsède ! Je dois rentrer à Oran au moins avec quelques pages écrites.

– Moi, je ne suis ici que pour le tourisme.

Après quelques heures d’échanges réciproques, je l’accompagnai à son hôtel et lui proposai des promenades pour le jour suivant. Elle ne dit rien. Elle sourit pour me dire « oui ».

Le jour suivant, nous visitâmes divers endroits touristiques. Nous passâmes des souks labyrinthiques au fameux Sidi Bousaid, en passant par les parcs archéologiques. Lilia était heureuse et oublia pour des moments fugitifs sa thèse. Sa petite taille, telle une statue en chair, m’envoûtait et aiguisait mon désir de la sentir entre mes bras. L’après-midi, nous prîmes une pause à Bizerte où nous mangeâmes de délicieux Lablabi. Je n’oubliai pas de lui parler de Bourguiba et de son combat pour la démocratie et la liberté de la femme.

La soirée, je la vis pour lui dire au revoir.

– Je vais à Hammamet, dis-je.

– Je suis ravie de ta rencontre…

Cette fois son visage arrêta de sourire.

– Ça me fera un grand plaisir que tu m’accompagnes si tu veux. Comme ça tu pourras peut-être rédiger un peu… ?

Elle passa quelques instants à réfléchir puis murmura : « Ok. Avec plaisir ».

En route, je lui offris un livre : Jazz et vin de palmes, d’Emmanuel Dongala. Je lui parlai alors de mon voyage à Pointe Noire, du camarade Marien Ngouabi, et des grandes plumes de la Négritude. Elle était fascinée par ma culture. J’étais fasciné par son charme, ses charmes. Elle appuya sa tête sur mon épaule et sombra dans une légère sieste.

Canicule à Hammamet. Nous choisîmes une chambre commune. Lilia était contente de ma compagnie comme si elle me connaissait depuis des années. Nous descendîmes avec hâte à la plage. La mer était un miroir fissuré. Des parachutes de plaisance sillonnaient le ciel balayé de nuages. Sous un parasol en paille et feuilles de palmiers, ma compagne tenait sa tête sur ma poitrine. Elle portait un short en fleurs, et un tee-shirt blanc sur lequel était imprimé « Mykonos fucks Ibiza ». Elle rêvait de visiter cet eldorado grec. Je tenais un volume de la série After d’Anna Todd par une main, et l’autre traversait de temps en temps le corps sublime de Lilia. La littérature se fusionnait avec l’amour. Je lisais à haute voix ; elle écoutait en répétant « continue ! ».

En terminant un chapitre, je lui demandai de fermer les yeux. Je la portai entre les bras. Elle criait de joie. Je la jetai dans l’eau tiède. Nous étions trempés par l’eau et le désir. A cet instant, Lilia oublia Oran et son bruit, l’Algérie et ses doutes. Derrière elle, j’aperçus mes ancêtres qui voulaient effacer mon sourire et me gâcher ces délicieux instants. Pour les chasser, je fixai les yeux en miel de mon amour, la serrai fort, et lui chuchotai ces paroles de Patrick Bruel : « Et les soirées de fête/ Qu’on faisait dans nos têtes/ Aux plages de Hammamet / Yalil Yalil Apipi Yalil ». Elle me demanda de fermer les yeux, m’embrassa si fort que j’oubliai mon nom. « Qui suis-je ? » lui dis-je. « Tu es un poème maudit que je veux graver sur ma peau ». Nos corps fondaient en un seul corps. C’était une découverte ou une malédiction ?

La soirée, nous prîmes un dîner face à la mer. Le ciel était envahi d’étoiles, la lune était tout proche, mais il n’y avait que le visage de Lilia qui brillait pour moi. La mer était calme et nous berçait par le clapotis de ses vagues. Quelques jeunes hommes jetaient des pierres dans l’eau en répétant « Italie ! Italie ! Italie ! » : ils maudissaient la mer qui ne voulait pas les emmener ailleurs. Des airs de musique rboukh s’échappaient de la salle et venaient tourner au-dessus de nous pour nous inviter à danser. Je voulais connaître davantage cette femme qui réussit à effacer mes ancêtres. Je posais des questions ; elle voyageait avec ses histoires en s’arrêtant longuement sur son père mort il n’y avait pas longtemps. C’était pour elle le grand déchirement. Bien que mort, il l’habitait encore ; elle le sentait vivant en elle et, souvent à Oran, elle s’isolait dans sa chambre pour lui parler et lui raconter des nouvelles de sa vie, lui dire que sans lui le monde était dépeuplé. Soudain, des larmes coulèrent de ses yeux et imbibèrent sa chemise de soie rouge. Je les effaçai. Je lui demandai de fermer les yeux et commençai ma chanson de Bruel. Elle s’embarqua sur un tapis volant, traversait un ciel après l’autre en caressant les étoiles. Des souvenirs emportés par des nuages la taquinaient ; elle les écartait tous. Elle n’était pas elle-même, mais un autre. Un autre sans mystères, sans doutes, et même sans corps. Une fois la chanson terminée, elle se réveilla de sa chimère, lança un long soupir et m’embrassa longuement. Cette fois, elle n’effaça pas mon nom mais mon dictionnaire, et je ne savais pas quelle langue je parlais. Elle me murmura un mot haché par le désir : je t’aime.

Dans la chambre, nous faisions l’amour en imitant quelques scènes lues dans des récits. Nos corps se consumaient lentement, religieusement, jusqu’à fondre en un seul corps ni le mien ni le sien. Un corps libre et sans nationalité. Souvent, des images d’Algérie venaient perturber notre odyssée charnelle mais un seul soupir pouvait les dissiper.

Nous passions les jours suivants à nous esclaffer, à manger, à nous promener, à nous baigner, et à faire l’amour pour ne pas tomber dans les rets de mes ancêtres.

Une nuit avant le départ de Lilia, je ne pus dormir. J’avais son corps enveloppé par mes bras. Le matin, je l’accompagnai à l’aéroport, le cœur déchiré. Derrière elle, mes ancêtres se moquaient de moi.

– On se verra en Algérie, murmurai-je les yeux mouillés.

– Oui, bien sûr. Tu dois venir à Oran, dit Lilia.

– Oui, dès mon retour

– Merci pour le tout. C’est juste le début. Notre amour sera encore plus fort en Algérie.

– Je t’aime.

– Moi aussi.

Des larmes coulèrent de ses yeux. Je la serrai fort et l’embrassai sur le front. Nous échangeâmes nos numéros et nos adresses d’Algérie.

Elle s’en alla en retournant la tête. Derrière une vitre, elle resta un instant debout, fit au revoir de la main, puis s’éclipsa. Je pleurai alors et sentis pour la première fois les larmes de l’amour. Je contemplai au loin l’avion qui emmenait mon amour vers l’Algérie ; plus il s’éloignait plus je sombrais dans l’abîme du manque et de la mélancolie. Une partie de moi me manquait déjà : elle était avec Lilia.

Retour à l’Algérie. J’appelai ma bien-aimée.

– Bonjour, c’est Lilia ?

– Oui. J’espère que tu es bien rentré.

– Oui. Merci. Tu me manques beaucoup.

– Merci.

– Alors j’ai hâte de te voir mon amour.

– Pas question ! (elle criait) Efface mon numéro. À cause de toi j’ai oublié ma thèse et je suis dans un pétrin.

– Comment ! Qu’est ce qui t’arrive mon amour ?

– Oui. Ne m’appelle plus. Je n’ai pas envie de continuer. Merci de me comprendre. Je te souhaite tous les bonheurs du monde.

– Com… (elle coupa l’appel).

J’essayais de contacter mon amour Lilia les jours suivants, des centaines de fois par jour mais elle ne répondait pas. Je compris alors que l’amour était interdit en Algérie et que ce pays n’était propice que pour les séparations.

 

Tawfiq Belfadel

 


  • Vu : 1459

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

Lire tous les textes de Tawfiq Belfadel

 

Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.