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Lettres de 1897 à 1949, Robert Walser

Ecrit par Olivier Bleuez 03.01.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Correspondance, Langue allemande, Zoe

Lettres de 1897 à 1949, (lettres choisies et présentées par Marion Graf et Peter Utz) trad. Allemand Marion Graf. 28 €

Ecrivain(s): Robert Walser Edition: Zoe

Lettres de 1897 à 1949, Robert Walser

 

Robert Walser fait partie des écrivains qui ont, à un moment de leur vie, décidé de cesser de publier. Et ce que Robert Walser a publié avant 1933, date à laquelle il s’est à peu près retiré du monde littéraire, est simplement puissant. Romans, poèmes, feuilletons et surtout « proses courtes » avec ce mélange brillant d’originalité dans la langue et de naïveté qui se densifie subtilement, cristallise et donne une beauté extraordinaire. On en trouve de sublimes traces dans ces lettres ; par exemple dans la lettre 25, adressée au poète Christian Morgenstern :

« Comme si, lorsqu’on travaille, la vie et l’art ne se tenaient pas perfidement ensemble aux aguets, comme sur la pointe d’une aiguille ».

Un choix a été fait dans la correspondance disponible. Les six parties du livre résument géographiquement la vie de Robert Walser et chaque partie commence par un texte de Marion Graf permettant une compréhension détaillée des différentes lettres.

Un bon nombre de ces lettres concerne les échanges de Robert Walser avec les différentes maisons d’édition et les journaux (Walser a publié un nombre considérable de textes sous la rubrique « feuilleton » des journaux de son époque). On y trouve une subtile alliance de respect, d’ironie et de besoin urgent d’obtenir ses honoraires (Walser a vécu presque toute sa vie dans une précarité financière le plaçant toujours à la limite parfois franchie de l’obligation de se trouver un emploi rémunéré).

Extrait de la lettre 224, adressée à la rédaction d’une revue : « Les honoraires, très infimes à mon sens, et pour l’envoi desquels je vous remercie néanmoins fort civilement, m’ont déçu, et je me permettrai de vous demander très humblement si vous ne seriez pas en état de m’accorder peut-être Fr. 120. – pour les trois morceaux, demande que je vous prie de bien vouloir examiner sans vous échauffer, donc très calmement ».

Extrait de la lettre 81, adressée aux éditions Huber & Cie. Walser manie avec un art impressionnant la fermeté et la politesse extrême, laissant à la fois une porte ouverte et fermée… : « Je désire vous faire part du principe suivant : il est difficile pour un auteur de traiter avec un éditeur qui ne répond pas à une proposition qui lui est faite ».

« Vous êtes en droit de vous exprimer en toute sérénité, que vous refusiez ou que vous acceptiez. Mes affaires et mon existence ne sont pas un château de cartes ».

Les lettres destinées à Frieda Mermet représentent une part importante de sa correspondance. Robert Walser l’a rencontrée après ses quelques années berlinoises, quand il s’est « retiré » à Bienne. C’est par l’intermédiaire de sa sœur que Walser rencontre cette femme, employée dans la lingerie d’un hôpital, divorcée et mère d’un jeune garçon. Il va engager une correspondance étonnante avec elle. Des réponses de cette dernière, il ne reste plus de trace mais grâce aux lettres de Walser, on devine que les réponses étaient courtes et accompagnées de colis contenant différentes denrées alimentaires (beurre, charcuterie, thé, …) et des vêtements. En « échange », Walser lui envoyait des lettres originales dans lesquelles il alternait entre des remerciements, des taquineries presque érotiques, de nouvelles demandes de petits services et des considérations générales, simples et belles. Quelques extraits :

Extrait de la lettre 191, adressée à Mme Mermet : « J’aime à comparer mes petites proses à des petites danseuses qui dansent jusqu’à usure complète, et puis s’écroulent de fatigue ».

Extrait de la lettre 202, adressée à Mme Mermet : « Qu’il fait beau aujourd’hui ! Je jette un coup d’œil dehors et ce que je vois confirme ce propos ».

Il est tentant de vouloir comprendre ce qui a amené Robert Walser à ne plus écrire. Quelques passages dans des lettres écrites après 1925 laissent deviner un questionnement.

Extrait de la lettre 201, adressée au rédacteur d’une revue : « mais j’estime en général que j’aimerais bien, pendant un an par exemple, ne plus rien vous proposer, étant donné que le temps, à vrai dire, est toujours quelque chose comme mon ami le plus sûr et qu’un Dieu, ou quel que soit le nom que vous jugerez bon d’attribuer à une puissance que je ne puis pas reconnaître, me recommande le silence ».

Extrait de la lettre 209, adressée au rédacteur d’une revue : « Parfois, c’est-à-dire de temps en temps, je jette des manuscrits déchirés dans ma corbeille à papiers, sentant d’instinct qu’il est de bon goût, habile, propre, noble, de faire toujours un sacrifice pour que le travail ne soit pas trop abondant ».

Extrait de la lettre 229, adressée à Frieda Mermet : « Celui qui parle sans cesse de vivre ou d’aimer se gâche la vie ou l’amour. Ce que l’on ne mentionne pas vit de la vie la plus vivace, parce que chaque mention, chaque allusion enlève quelque chose à l’objet en question, l’entame, et par là le diminue. Ce sont principalement les gens cultivés qui en font l’expérience, ceux qui ne peuvent pas manger, monter dans un train ou lire quoi que ce soit sans aussitôt écrire un essai à ce propos, réduisant ainsi la portée du manger, des voyages, etc. Bien sûr, je fais aussi partie de ceux qui ont senti, éprouvé cela, sans quoi je ne le saurais pas ».

Quand on n’est pas spécialiste de ce genre de livre, on est impressionné par le travail fourni par Peter Utz (choix des lettres et préface) et Marion Graf (choix des lettres et traduction). Il se dégage du livre une compréhension de la trajectoire littéraire et géographique de Walser et de l’envers du décor, c’est-à-dire des tractations nécessaires aux nombreuses publications dans les maisons d’édition et les revues d’époque. Et surtout des éclairs de beauté poétique et littéraire.

 

Olivier Bleuez

 


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A propos de l'écrivain

Robert Walser

 

Issu d’une famille de huit enfants, Walser exerce de nombreux métiers (domestique, secrétaire, employé de banque), qui lui inspireront certains de ses plus grands textes.

Il commence à publier ses poèmes dès 1898, puis des « dramolets » et des textes en prose. Son premier recueil de prose paraît en 1904, Les Rédactions de Fritz Kocher (Fritz Kochers Aufsätze), mais le succès, ou du moins la possibilité de vivre de sa plume, se fait attendre. Entre 1907 et 1909, il rédige et publie trois romans : Les Enfants Tanner (Geschwister Tanner) en 1907, Le Commis (Der Gehülfe) en 1908 et L’Institut Benjamenta (Jakob von Gunten) en 1909. Un recueil des poèmes de jeunesse paraît également en 1909.

Pendant les sept années biennoises, Walser publiera 9 livres, essentiellement des recueils de proses brèves ou de nouvelles : Histoires (Geschichten) en 1914, Vie de poète (Poetenleben) en 1917, La Promenade (Der Spaziergang, intégré au recueil Seeland en 1920). En 1921, Robert Walser s’installe à Berne. Même s’il vit en marge de la société en général et de la vie littéraire en particulier, les années 1924 à 1933 comptent parmi les plus fécondes de l’écrivain. Un dernier recueil de proses, La Rose (Die Rose) paraît en 1925 ; la grande masse des textes de Walser reste éparpillée, et ne sera rassemblée qu’après la mort de l’écrivain.

En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il poursuit son travail de « feuilletoniste ». Il cessera d’écrire en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d’Herisau dans le demi-canton des Appenzell Rhodes-Extérieures où il séjournera jusqu’au jour de Noël 1956 où, quittant la clinique pour une promenade dans la neige, il marchera jusqu’à l’épuisement et la mort.

 

A propos du rédacteur

Olivier Bleuez

 

Professeur certifié en mathématiques dans un collège. Passionné de littérature. Il publie des textes sur son blog : http://olivier-bleuez.over-blog.com/