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Lettre de consolation à un ami écrivain, Jean-Michel Delacomptée

Ecrit par Pierre Perrin 17.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Correspondance, Essais, Robert Laffont

Lettre de consolation à un ami écrivain, septembre 2016, 160 pages, 16 €

Ecrivain(s): Jean-Michel Delacomptée Edition: Robert Laffont

Lettre de consolation à un ami écrivain, Jean-Michel Delacomptée

 

Cette lettre de petit format, qui se lit en une heure, relève du pamphlet. À partir d’une circonstance, un ami dépité par le silence de la presse devant sa littérature, Jean-Michel Delacomptée, pour consoler, dévide un fil d’explications. En préalable, vu que « le pays marche de travers, perclus de rhumatismes, bourré de sédatifs et d’anxiolytiques, victime de nausées, de vertiges, ravagé de frustrations, de rages, de peurs et d’angoisses », le recul de la littérature resterait secondaire si la quasi disparition de celle-ci, celle aussi bien de l’art en général, n’accompagnait pas d’autres renoncements.

Pour sa démonstration, Jean-Michel Delacomptée oppose le document qui vaut par ce qu’il traite, un rapport sur l’enfermement par exemple, à la littérature qui vaut par la façon dont elle traite un sujet. Il définit cette dernière par ce qui la traverse, une part de poésie, c’est-à-dire d’infini, de suggestion, de double-fond même, qui habite tout autre chose qu’une notice d’information ou d’entretien. Le dévoilement d’une conscience est autrement utile qu’un constat d’huissier. « La littérature ne visait pas à photographier le réel, mais à le révéler par l’alchimie des mots ». On notera l’imparfait du verbe visait, de même que la poésie n’existe plus que pour les aveugles. Elle a disparu du paysage. Ce qui se vend peu ne garantit pas pour autant une authenticité.

Prenant du recul, il revisite la lutte des Anciens et des Modernes, avec brio. Sans remonter après lui au M. Â. ou à La Princesse de Clèves, qui modèle une part de notre identité, force est de rappeler que les années cinquante avaient vu fleurir le slogan d’une nouvelle littérature, abstraite et formaliste, contre laquelle Gracq a vaticiné, sans plus gagner que Jourde cinquante ans plus tard. Il observe que de nos jours « le roman est devenu la continuation du journalisme par d’autres moyens, comme la sociologie, la psychologie ». Avec les succès de la littérature policière et des séries télévisées, à quoi s’ajoute la corruption intellectuelle qui vaut bien les autres, écrit Delacomptée, les notions d’effort, d’intériorité, de vertu et donc de style ont été pulvérisées. « Le triomphe du people a tué la vérité. Les ravages du petit écran sont incalculables, machine à inverser les valeurs, et la presse écrite n’a pu résister ».

La presse écrite, en perte d’audience, en effet suit la télévision. L’esprit du public est ainsi formaté que tout exige du saignant et de la facilité. L’action prime la réflexion, tout à trac traitée au rondup. Le vraisemblable est caduc, seul compte le vrai que tout le monde devrait authentifier. On examinait un for intérieur, on nous livre un fort Chabrol. On appelle ça du docu-fiction, pourquoi pas des dommages collatéraux ? « Le nouvel art romanesque consiste dans le rejet de l’art [rabaissé] au rang d’artifice, de superflu, d’oppression, d’élitisme, bref, de bourgeois ». C’est la position d’Annie Ernaux que tout le monde applaudit. Quand à la Duras du pauvre, qu’elle se réconcilie avec sa mère, et le cru de son viol émoustille encore les masses à son judas.

Le succès de ce type de « roman à fond plat », s’il a « déserté le camp de la littérature », engendre des effets qui collent à la faillite de l’école. Niée avec aplomb, celle-ci n’est-elle pas avérée depuis trente ans ? Comme pour la littérature de jeunesse, « l’ensemble du vocabulaire tient sur un ticket de métro». Les clichés pullulent, sans vergogne, dans le même temps que les images sont bannies, pour aller plus vite, pour dire plus crûment des pacotilles. « Le roman n’a plus confiance dans les mots à l’instar de toute la société, mots usés par la com’, par la pub, par la contrefaçon généralisée, par la dictature du mensonge ». Cette Lettre est roborative.

 

Pierre Perrin

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Michel Delacomptée

 

Après des études de lettres, Jean-Michel Delacomptée a occupé les postes d’enseignant à l’Institut français de Kyoto puis de conseiller culturel à Jérusalem avant de remplir différentes fonctions au ministère des Affaires étrangères. Maître de conférences habilité en littérature française, il a ensuite enseigné à l’université. Il dirige désormais la collection Nos vies qu’il a créée en 2015 aux éditions Gallimard. Sa production d’écrivain consiste principalement en des portraits de personnages historiques et de gens de lettres, principalement aux éditions Gallimard (Madame la cour la mort, Et quun seul soit lami, Le Roi miniature, Racine en majesté – Flammarion –, Je ne serai peintre que pour elle, Ambroise Paré, la main savante, Langue morte, Bossuet, La Grandeur Saint-Simon, puis Adieu Montaigne en 2015 chez Fayard). Mais il a également publié dans d’autres genres, comme un Petit éloge des amoureux du silence, deux romans (Jalousies, La Vie de bureau), une analyse de La Princesse de Clèves, Passions, chez Arléa (2012), ou un livre plus autobiographique, Écrire pour quelquun (2014).

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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