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Lettre d’une inconnue, suivi de La Ruelle au clair de lune, Stefan Zweig (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 10.09.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Langue allemande

Lettre d’une inconnue, suivi de La Ruelle au clair de lune, Stefan Zweig, Le Livre de Poche, 2013, trad. Alzir Hella, Olivier Bournac, 96 pages, 1,50 €

Lettre d’une inconnue, suivi de La Ruelle au clair de lune, Stefan Zweig (par Cyrille Godefroy)

 

Stefan Zweig ou l’affliction passionnelle

Qui n’a jamais ressenti une attraction mystérieuse pour un(e) inconnu(e), un élan irrépressible et aveugle pour un être de sexe opposé ? Qui n’a jamais éprouvé cet appel du cœur émergeant des profondeurs ténébreuses du lien affectif originel, « cet état naissant d’un mouvement collectif à deux » (Francesco Alberoni) ? Lettre d’une inconnue est le récit limpide de ce trouble prodigieux que des théoriciens inspirés comme Freud, Lacan, Stendhal ou Alberoni ont analysé et décortiqué dans leurs écrits.

 

La folle du logis (1)

La plongée dans l’abîme de la passion débute le jour où une adolescente timide de 13 ans s’éprend d’un homme qu’elle n’a jamais vu, un écrivain de 25 ans, emménageant dans son immeuble : « Avant même que tu fusses entré dans ma vie, il y avait déjà autour de toi comme un nimbe, comme une auréole de richesse, d’étrangeté et de mystère ». Son avide curiosité se pose tout d’abord sur le mobilier, les livres, la culture et la renommée supposées de l’écrivain. La première rencontre et le premier regard décuplent sa fascination. La jeune fille transforme en cristaux imaginaires les quelques éléments dont elle dispose et confère à son héros inaccessible une perfection invisible aux yeux des autres. À l’instar d’Emma Bovary, elle crée « un empire de féérie dans lequel son imagination construisait des châteaux aériens » (Walter Scott). Le pacte avec Éros est scellé, plus jamais il ne desserrera : « Je n’eus plus qu’une seule préoccupation : tourner autour de ta vie et de ton existence ». Les roses blanches qu’elle adresse à l’écrivain une fois par an symbolisent cet amour pur, secret et inconditionnel.

Stendhal, lui-même en pleine déroute sentimentale en 1819, amoureux transi et éconduit par la froide Matilde, exorcisa son chagrin et son dépit d’un amour non partagé et non consommé en composant l’essai De l’amour, érigeant en règles universelles les enseignements forgés sur les ruines de ses précédentes expériences amoureuses. Il y invente notamment le terme de cristallisation, en référence à ces rameaux que jetaient les ouvriers dans les mines de sel et qui se couvraient de cristaux : « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ». Stendhal a capté la part aveugle du sentiment amoureux et a pointé l’idéalisation qui l’accompagne : « Au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit… En amour, on ne jouit que de l’illusion qu’on se fait ».

L’adolescente foudroyée par la passion, elle, ne cessera d’aimer en silence, sans l’écho bienfaisant des égards caressants de l’être aimé, sombrant dans une angoisse et un désarroi absolus : « Pas une ligne de toi, toi à qui j’ai donné ma vie ». Quelle tragédie plus amère que d’aimer sans être aimé en retour ? Certes, l’amour et la souffrance semblent inextricablement liés l’un l’autre par des mécanismes mystérieux. Mais le piège dans lequel l’adolescente s’enferre relève du supplice masochiste dans le sens où aucune interaction notable et durable ne vient tempérer l’omnipotence vertigineuse de son désir ni réguler son délire spéculatif et fantasmatique. La marée de son imaginaire dévore littéralement la grève du réel. À mesure qu’elle devient femme, elle semble se complaire dans l’entretien d’un désir sans assouvissement, même si plusieurs passages à l’acte furtifs auront lieu, même si la légèreté hédoniste de l’écrivain ne favorisait guère une liaison durable.

 

Il est inconscient d’aimer

L’héroïne de Zweig semble agir de telle façon que son désir ne s’accomplisse jamais, afin qu’il perdure, afin qu’aucun affadissement ne ponctue une éventuelle décharge de la tension amoureuse et libidinale. Les lumières voilées de Jacques Lacan nous éclairent quelque peu sur ce désir demeurant obstinément dans l’ombre, coupé de sa destination : « Le désir fondamental de l’hystérie est un désir d’insatisfaction ». La jeune fille se délecte de la perpétuation de son désir et tire plaisir d’une non-jouissance en quelque sorte. Avant 7 ans, de vifs affects sont refoulés dans l’inconscient par l’enfant, notamment lorsque les complexes d’Œdipe et de castration, édifiés par Sigmund Freud, s’organisent. Corrélativement à l’interdit incestuel, l’enfant est sommé de ravaler son inclination impérieuse, envers la mère puis envers le parent de sexe opposé, gravant ainsi dans son corps des traces symptomatiques. Qui sait si l’embrasement silencieux et térébrant, la ferveur introvertie et incontrôlable que connaît la jeune fille ne coïncident pas avec une résurgence de ce processus inhibiteur ? « Le symptôme est d’abord le mutisme dans le sujet supposé parlant » (Jacques Lacan).

 

Ce récit troublant, ce souffle intime aussi puissant qu’une tempête, tient tout entier dans une lettre que la jeune femme envoie quelques années plus tard à l’écrivain vénéré, la libérant ainsi de ce brûlant secret. Par cette lettre, trait d’union entre soi et l’autre, littoral entre l’éprouvé et le réel, elle esquisse une mise à distance et une circonscription de son désir sans fond, réglant ainsi son compte au non-dit dévastateur, faisant enfin co-naissance avec son parlêtre. Ce dire lui permet enfin d’exister correctement, de façon plus sereine. Elle jouit enfin via la langue, ce signifiant-ersatz qui constitue une compensation au manque, lui-même créateur d’un désir sans cesse se dérobant.

Quoiqu’il soit difficile d’adhérer pleinement à ce feu intérieur rongeant inexorablement l’amoureuse captive, Stefan Zweig (1881-1942) le dépeint si admirablement, au gré d’une langue léchée d’une extrême fluidité, que le lecteur est happé à son corps défendant par les flammes de l’histoire. Dans la seconde nouvelle, La Ruelle au clair de lune, beaucoup plus courte, Zweig se focalise avec tout autant de maestria littéraire sur la relation tourmentée entre un homme et sa femme. Il place le couple au cœur d’une atmosphère délicieusement triviale et sordide pénétrée de mystère et de tension, au sein des méandres d’un quartier interlope où couvent sans cesse les braises du drame passionnel.

À l’aune de ces deux nouvelles, l’amour nous apparaît pavé de périls, truffé de tourments, émaillé de désillusions. Pourquoi donc tomber amoureux si tant de maux nous attendent au tournant, si tant d’incompréhension et de silence ponctuent cette aventure à deux ? Chouïa de réponse avec le psychosociologue Francesco Alberoni : « Personne ne tombe amoureux s’il est, même partiellement, satisfait de ce qu’il a et de ce qu’il est. L’amour naît d’une surcharge dépressive qui se caractérise par l’impossibilité de trouver dans l’existence quotidienne quelque chose qui vaille la peine ».

 

Cyrille Godefroy

 

(1) Expression signifiant la puissance irrationnelle de l’imagination, attribuée à Nicolas Malebranche.

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).

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