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Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 24.08.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Correspondance, Grasset

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers, juin 2020, 140 pages, 14,50 €

Edition: Grasset

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers (par Cyrille Godefroy)

 

Nos sociétés mondialisées et informatisées regorgent d’idylles dites mixtes et distantes auxquelles la différence de langues maternelles fait parfois barrage. Cet impedimentum idiomatique propice à l’effervescence imaginaire peut alors se sublimer en un motif d’écriture, en l’occurrence une longue lettre que la narratrice française adresse à un masseur japonais, Akifumi. Dans cette missive désespérée, elle décrit un amour naissant et inavoué qui bouleverse sa vie. Quoique la prose d’Amanda Sthers soit extrêmement élémentaire, le style sommaire, la phrase cursive et nette comme l’éclair, son récit se pare d’une extrême délicatesse et d’une plaisante consistance. Sa sensibilité s’écoulant en mots simples confère au roman une profondeur et une noblesse éclatantes.

Un parfum de touchante mélancolie plane sur cette narratrice, une professeure de français de 48 ans en retraite anticipée. Cette mère dont l’enfance fut raturée, le passé cabossé, le vécu chiffonné, le désir rentré, n’incarne plus sa vie depuis longtemps mais la subit : « Je me suis demandé où était passée ma vie que je n’avais pas osé commencer […] J’ai été à l’école chez les sœurs et ce qui relève du corps est une chose secondaire et embarrassante. Et puis la vie m’a toujours déçue. Les seconds rendez-vous sont rarement à mon avantage ».

Pétrifiée dans la monotonie glacée de son quotidien, elle marine dans un sentiment de solitude peuplé uniquement de personnages de littérature : « Je suis seule, si vous saviez. Plus il y a de gens autour de moi, plus je m’enfonce dans la certitude de ne pas appartenir à ce tout ». Sur un malentendu, elle se fait masser dans un salon de thé japonais et sa routine s’enrhume, sa vie bascule : « Et dans ce duo d’exhalaisons, soudain je n’ai plus été seule et mes yeux ont laissé couler des larmes. Ce n’était ni du chagrin, ni même une émotion, je libérais simplement de la vie. Je me remettais en marche ». Au gré de massages hebdomadaires enveloppés de silence, elle revit, sa sensualité renaît : « Toute la nuit j’ai rêvé de nous, à moitié éveillée, les mains entre les cuisses ».

Par le biais du sentiment amoureux, d’un rapport platonique s’apparentant à une variante de l’amour courtois, elle goûte enfin à l’amour de soi et s’arrache au végétalisme marécageux dans lequel elle s’était enlisée. Les mains d’Akifumi lui prodiguent une douceur qu’elle n’a jamais connue, les hommes lui ayant extorqué l’extase plus qu’ils ne l’ont partagée : « Il faut à la plupart des hommes un sentiment de supériorité pour pouvoir désirer. Ne dit-on pas posséder une femme ? ». Elle se jette à corps perdu dans l’apprentissage de la langue et dans la littérature nippones afin de faire tomber le mur de la parole qui se dresse entre elle et Akifumi, ce mur permettant malgré tout aux gestes de diffuser pleinement leur saveur : « J’ai ainsi compris que j’étais étrangère à votre culture, que tout nous séparait sauf notre humanité et vos mains qui ont sauvé ma peau ». Cette soif de rapprochement l’amène à considérer les particularités des mœurs japonaises et à explorer les différences entre les deux cultures : « Il paraît aussi que les japonais ne s’embrassent pas en public, ne se tiennent pas la main ». En japonais, « on ne dit pas je t’aime, mais il y a de l’amour, comme il y a du soleil ». Une sublime observation d’Amanda Sthers, tirée d’une interview, eût facilement trouvé sa place dans ce récit : « C’est toujours cela tomber amoureux : apprendre à parler la langue de l’autre ».

Grâce à cette épître sertie de pudeur et de sincérité, nous déchiffrons l’intimité d’une femme, nous découvrons au plus près ses ressentis, sa passion et ses espoirs, ses hontes et ses hantises. Cette quadragénaire en mal d’amour confesse les fêlures et les déconvenues qui l’ont rendue frileuse, qui ont glacé son audace et qui avivent aujourd’hui sa crainte d’être à nouveau meurtrie. Elle se livre comme jamais elle n’a osé le faire jusqu’ici, révélant indirectement l’essentialité du non-dit au sein d’un échange, qu’il soit psychanalytique, amoureux ou amical. L’énamoration, qui ne requiert aucune réciprocité pour flamber, la submerge, notamment du fait de son inexpression. Cette passion qu’elle tait, de peur qu’elle ne soit pas partagée, ressemble beaucoup à celle qui déferle sur l’héroïne de Stefan Zweig dans la nouvelle : Lettre d’une inconnue. Ces deux femmes expérimentent et déploient un amour à sens unique quasi exclusivement dans leur imagination, sur la base d’embryons de réalité, nourrissant en leur for intérieur un brûlant secret qui embrase leur corps et chambarde leur esprit. Quoique l’enseignante indique qu’elle a « toujours préféré le confort du fantasme aux risques de la vie », elle fait toutefois montre de moins d’immaturité et de masochisme que l’inconnue de Zweig, celle-ci se complaisant ardemment dans la jouissance d’une demande d’amour non exaucée. Redoutant d’être déçues ou rejetées, les deux héroïnes ne se résolvent pas à franchir le pas si bien qu’elles se raccrochent in fine au viatique de la lettre adressée à l’homme tant convoité, telle une bouteille jetée à la mer.

Certes, le style d’Amanda Sthers n’est pas aussi ciselé que celui de Zweig, ce point appelant une parenthèse intempestive : la littérature ne perdrait rien à ce que les écrivains contemporains s’attelassent à raffiner et à fignoler un tantinet leur style, y compris ceux qui n’ont rien à dire, ce qui n’est pas le cas d’Amanda Sthers, laquelle nous sert une histoire poignante, un mets éminemment délicat de mots. En effet, plutôt que de pondre une chiure pour lecteurs sans estomac, il suffirait à ces cacographes de l’extrême de caqueter avec un ami, de partager leurs affects avec un psy ou de débagouler leurs ressentis au bistrot du coin.


Cyrille Godefroy


Amanda Queffélec-Maruani alias Amanda Sthers est une écrivaine, dramaturge et scénariste née en 1978 à Paris.



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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).