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Les Vivants au prix des morts, René Frégni

Ecrit par Maëlle Levacher 04.07.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Les Vivants au prix des morts, mai 2017, 192 pages, 18 €

Ecrivain(s): René Frégni Edition: Gallimard

Les Vivants au prix des morts, René Frégni

 

Deux promeneuses, dont l’une « grince dans le silence de l’autre » (p.17), annoncent le compagnonnage du narrateur avec Kader, l’ombre qui brise « ce lumineux silence posé comme un globe de verre sur ma vie » (p.31). Quelque douces que soient les teintes des collines provençales, un équivoque rouge s’y invite, couleur du sang qui irrigue la vie et fuit dans la mort, de l’espérance révolutionnaire comme des carnages contemporains, de la couverture du cahier, enfin, où le narrateur déploie son récit ; elle est d’« un rouge qui réveille les mots » (p.14) et les morts.

Ce roman parle de braquage, d’évasion, de magot, d’un homme souillé par une complicité criminelle et rongé par la peur de conséquences. On n’aborde pas un roman policier sans accepter d’emblée les conventions du genre. Celles, d’abord, qui taillent les personnages (taulard en cavale charmant et malfaisant ; flic sagace aux allures de malfrat…). Celles, ensuite, du dispositif narratif : le narrateur commence par alimenter un paisible journal des hasards quotidiens dont il transcrit la poésie avec une vraisemblable liberté d’associations d’idées.

Mais il est écrivain ; il poursuit en professionnel qui écrit spontanément de façon élaborée (au temps du passé), dans tous ses détails organisés, avec dialogues reproduits exhaustivement et articles de presse copiés intégralement, son aventure macabre. Il y inscrit dates, noms, adresses, notant consciencieusement de quoi exposer aux pires dangers lui-même et ses proches.

C’est qu’il ne cache pas son attirance pour l’ombre. Il anticipe complaisamment les attentes de Kader, dont l’irruption est « une joie et un danger » (p.35), lui offrant son appartement, lui procurant un faux passeport. Il fait mine, le crime commis, de n’avoir pas compris durant son accomplissement que Kader étranglait l’homme qu’il l’aidait à maintenir immobile. « Je me suis toujours débrouillé pour cheminer à côté d’une ombre qui n’était pas la mienne. Une ombre qui m’inquiète et dont j’ai besoin. […] J’avais besoin de comprendre pourquoi j’avais accepté, pourquoi j’avais presque devancé l’appel au secours de Kader » (p.46). Mais le compagnonnage complice l’entraîne au relativisme (auprès de Kader, « Chacun de nos actes se valait, aucun n’était vraiment condamnable », p.99), et il ne parvient pas à cette compréhension. Au cours de ce qui devient sa propre cavale, son inconscient continue de le devancer en l’orientant sur les routes.

Le narrateur est pris au piège d’une situation qui lui a échappé, ce qui peut arriver à n’importe qui ; serions-nous moins faibles que lui, qui n’envisage pas même de se rendre à la police pour empêcher Kader de tuer encore, et qui se lave les mains de ce qui arrivera au fils de Kader à qui il transfère le magot ? Il est dominé par une peur dont aucun lecteur ne peut prétendre qu’il la contrôlerait avec plus de dignité.

L’ambigüité du personnage se traduit aussi dans le caractère autofictif du livre, pouvant être lu comme l’exploration d’une voie que l’auteur n’a prise qu’en répondant, par l’écriture de fictions, à un « besoin maladif d’inventer une ombre, de la créer » (p.47), quand son avatar, lui, est concrètement impliqué dans le mal, voire victime de sa créature (« On se rend compte soudain qu’ils [les personnages romanesques] sont là, près de nous, en chair et en os », p.66).

Si ce polar joue avec conventions et clichés (douces institutrices et infirmières ayant pour principale qualité de savoir se taire, gent féminine présentée comme sexuellement soumise à un attrait irrésistible pour les voyous…), c’est peut-être pour poser de façon plus contrastée des questions politiques de fond. Il accable notre organisation sociale, accuse le « nous » qui, incluant narrateur (avatar de R. Frégni auteur de polars sanglants) et lecteur, demande aux médias de satisfaire sa « passion nécrophile » (p.22). Révolté par l’abandon des quartiers et par une prison « fabrique des monstres » (p.134), le narrateur oscille entre optimisme et fatalisme. Tantôt il affirme que le monstre n’est pas né tel, et n’a eu que « la malchance de naître du mauvais côté du mur » (p.134) ; tantôt il est fataliste, cherchant à « comprendre tout ce qu’il y a de monstrueux en moi, en vous [policier] » (p.158). Il n’est pas de vérité, telle est la conclusion qu’il a tirée de son expérience de lecteur, et d’homme. Seule certitude : aux grimaces des politiques, des puissants, s’oppose l’authenticité des bonnes gens aussi bien que celle des monstres.

La posture politique du narrateur est aussi dans sa défense de la lecture et de l’écriture comme pratiques émancipatrices et rédemptrices. Pas pour Kader, cependant, qui n’y vient jamais. Son histoire n’est pas celle des René, l’homme et le personnage, et leur conviction n’est pas un système prétendant s’appliquer au destin de tous les repris de justice. Kader, au moins, comprend que la culture est une alternative au système de valeur faux de l’argent et du pouvoir.

 

Maëlle Levacher

 


  • Vu : 2020

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A propos de l'écrivain

René Frégni

Déserteur à 19 ans, il vit cinq ans de petits boulots en Turquie sous une identité d'emprunt puis revient en France où il est infirmier dans un hôpital psychiatrique. Repéré il est mis six mois en prison et commence sa carrière d'écrivain par l'écrit de poèmes qui lui permettent de s'évader mentalement de la prison.

Il vit à Manosque mais son cœur bat à Marseille. La ville est presque au centre de tous les polars qu'il écrit. Sa vie aussi. Dans son dernier roman, Lettre à mes tueurs, publié comme le reste de son œuvre aux éditions Denoël, le narrateur est un écrivain en panne d'inspiration qui prête main-forte à un de ses amis truands. S'ensuit une série de rebondissements dont un interrogatoire assez musclé à l'Évêché, le commissariat central de Marseille. Le 17 février 2004, la réalité rattrape la fiction : René Frégni est placé en garde à vue pendant trois jours pour une histoire de blanchiment d'argent dans un restaurant qu'il cogère avec un ancien « voyou ». Depuis des années, il animait en effet des ateliers d'écriture aux Baumettes. Il sera finalement blanchi de toute accusation et racontera le harcèlement judiciaire dont il a fait l'objet dans Tu tomberas avec la nuit.


A propos du rédacteur

Maëlle Levacher

 

Maëlle Levacher a suivi à Nantes un cursus complet de Lettres Modernes, achevé par un doctorat sur Buffon. Elle a enseigné neuf ans à Lille les matières littéraires et les sciences humaines. Parallèlement à ces activités, elle a monté la Cie des Chemins de verre, proposant des spectacles en musique semi-professionnels sur quelques-uns de ses textes (www.ciedescheminsdeverre.net). Elle a récemment démissionné de son poste d’enseignant permanent dans une école d’ingénieurs, pour rentrer dans l’ouest et donner désormais la priorité à ses travaux de création littéraire (http://www.ciedescheminsdeverre.net/bibliographie-de-maelle-levacher/).