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Les Saintes du scandale, Erri de Luca

Ecrit par Emmanuelle Caminade 12.06.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Mercure de France, Essais, Italie, Histoire

Les saintes du scandale, traduction de l’italien par Danièle Valin, avril 2013, 112 p., 15 €

Ecrivain(s): Erri de Luca Edition: Mercure de France

Les Saintes du scandale, Erri de Luca

 

Erri De Luca connaît parfaitement l’hébreu ancien et fréquente quotidiennement la Bible depuis de très nombreuses années, et ce non-croyant à l’esprit libre est devenu un remarquable exégète des textes sacrés, dont il nous livre une lecture humaniste s’appuyant sur une argumentation à la fois simple et érudite.

Dans ce dernier essai traduit en français, Les saintes du scandale, publié dans une belle édition judicieusement enrichie d’une quinzaine de reproductions en noir et blanc, il propose à nouveau une réflexion passionnante fondée sur une approche neuve des textes bibliques, qu’il développe dans un style léger et limpide empli d’humour et de poésie.

Partant d’une analyse de la langue hébraïque qui consacre dans sa grammaire la division sexuelle des tâches entre celle qui donne la vie et celui qui, marqué dans sa chair par le sceau de l’alliance avec Dieu, transmet le « bagage sacré », il montre comment la femme, malgré son moindre pouvoir apparent, est le principe moteur de l’humanité, celle qui, rebelle et courageuse, « gouverne le temps ».

Ouvrant l’Evangile de Matthieu, « début solennel de la chrétienté », qui énumère la longue liste des descendants d’Abraham conduisant au Messie, il constate que cinq femmes se sont nichées de manière surprenante dans cette souche masculine sacrée : Tamàr la Cananéenne, Rahàv la prostituée étrangère, Ruth la Moabite, Bethsabée la femme adultère et Miriam, la mère de Jésus.

Qu’ont donc en commun ces cinq « femmes mystérieusement gigantesques » qu’Erri De Luca considère comme des saintes ? Elles furent capables d’assumer librement leur choix, de braver l’opinion et/ou de risquer leur vie pour atteindre un objectif supérieur qu’elles poursuivirent de manière inflexible. Une foi et un courage ayant visiblement impressionné l’auteur pour qui la femme semble le produit le plus achevé de la « chirurgie divine ».

Avant de nous raconter leur histoire, Erri De Luca rend hommage à deux hommes qui se sont affranchis de la règle, l’un en faisant évoluer les textes sacrés, l’autre en ne respectant pas les usages religieux.

En introduisant dans la liste initiale de son célèbre Evangile « des femmes et des girons de peuples divers », Matthieu met en effet en lumière une « transmission de sang mêlé » donnant naissance à un « Messie métis », ce qui constitue une « leçon grandiose » « balayant le spectre de la pureté du sang ». Et cet évangéliste méconnu ose nommer ces cinq femmes dont la prostitution ou l’adultère – évident ou supposé – étaient réprouvés par la société. Une hardiesse méritant d’être remarquée.

Quant au célèbre peintre italien le Caravage, il laisse, dans sa première version de Saint Matthieu écoutant l’ange lui dicter le Nouveau Testament, entrevoir un texte en langue hébraïque – celle de L’Ancien Testament – alors que les Evangiles ont été écrits en grec. Et, ne respectant pas la vision enjolivée des saints qu’avait l’Eglise de son époque, il représente Matthieu comme un homme du peuple, avec les pieds nus et sales, et l’ange lui dictant la parole divine avec des traits féminins, l’effleurant avec sensualité pour guider le tracé de sa main.

Une trivialité choquante pour les commanditaires de l’œuvre qui demandèrent à l’artiste d’en peindre une deuxième version plus conforme dans laquelle on ne distingue plus le texte des Ecritures (car les contemporains du peintre refusaient de voir que le Christianisme, tout en étant un acte de refondation, s’inscrivait dans la lignée de l’Ancien Testament.)

Erri De Luca reprend ainsi dans ce livre « l’histoire la plus ambitieuse du monde, celle du monothéisme et du Messie » en bouleversant les idées reçues. Et en célébrant ces cinq femmes scandaleuses mais aussi Matthieu l’évangéliste et le peintre le Caravage, il entonne avant tout un hymne à la liberté.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Erri de Luca

Erri de Luca, né à Naples en 1950, est l’un des écrivains italiens les plus lus dans le monde. Il vit à la campagne, près de Rome.

 


A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.