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Les rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme

Ecrit par Cyrille Godefroy 04.04.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Récits, Editions Allia

Les rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme, Janvier 2018, 72 pages, 6,20 €

Edition: Editions Allia

Les rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme

 

Les rêveries du toxicomane solitaire, rubis lové dans l’élégant écrin des éditions Allia, parut pour la première fois en 1997. Anonyme, on sait dorénavant qu’il fut taillé et poli par Bertrand Delcour (1961-2014), écrivain français marqué du sceau de la marginalité et de la radicalité, auteur entre autres des romans Blocus solus, Mezcal terminal, En pure perte. Dans un style délicieusement ciselé, Delcour évoque, dans le sillage de Baudelaire, De Quincey, Burroughs, Michaux et consorts, sa traversée des paradis artificiels, pour le meilleur et pour le pire. À mi-chemin entre le poème en prose, l’éloge exalté et l’étude édifiante, il relate, par-delà bien et mal, les circonstances et les effets de son assuétude consentie à l’héroïne durant 7 ans.

Quoique l’auteur prévienne en préambule qu’« il n’y a ni salut, ni potion magique pour se sauver », il se livre à un inventaire dithyrambique de ses premières injections opioïdes, qu’il nomme l’enfance de la toxicomanie : « Les toutes premières fois, ce fut un festoiement presque insoutenable. Aussitôt l’aiguille retirée, le garrot défait, la paix ravissante qui m’envahissait, montant des mollets, me jetait dans une stratosphère de délices ».

À l’en croire, le psychotrope dérivé du pavot aurait soigné son hystérie et son alcoolisme, l’aurait préservé des désagréments grippaux, aurait neutralisé sa morosité, à tel point qu’il se remémore cette période avec une malice et une émotion propices au détournement d’un incipit proustien : « Je connus les fastes majuscules et, longtemps, je me suis couché de bonheur ».

Delcour décrit avec précision et lyrisme le cérémonial escortant l’absorption de cette substance « qui contient 16% d’opium », décompose de façon empirique et clinique les différentes étapes de cette triple injection quotidienne devenue un rituel, une liturgie. Il se démarque de la consommation ordinaire, purement jouissive et récréative, à laquelle s’adonnent ses contemporains, et l’inscrit, quant à lui, dans un usage ascétique, iconoclaste et initiatique : « L’héroïne fut pour moi cette ascèse barbare*, un moyen de dépassement lucide et conséquent des conditions de l’existence quotidienne en cette maussade et spécieuse fin de millénaire ». Reniflant, tel un animal l’odeur de sa proie, un expédient à « la misère noire des rapports interindividuels entretenus par la main de fer de la domination », Delcour recourt à la came afin de s’extraire d’une réalité perçue comme asséchante et nécrosante, afin de se désolidariser d’une culture de masse immolant inexorablement l’âme humaine : « En haine de mon époque, je cherchais un point de vue radicalement autre, aussi éloigné que possible ». Il use de la schnouf comme d’autres s’évadent par le voyage ou se vident la tête par le sport, le yoga ou le jardinage : « Toxicomane, j’avais anéanti le monde pour ne pas le maudire ».

Delcour associe étroitement la consommation de drogue à l’expérience intérieure et aux états modifiés de conscience : « Il faut recommencer à donner une valeur fondamentale à l’expérience intérieure, sans laquelle la drogue ne restera qu’un vénéneux joujou et un instrument décevant de jouissance ». L’élégance et la pureté de son expression magnifie ce qui est généralement étiqueté comme une pratique immorale, antisociale et destructrice. Il loue les bienfaits de l’héroïne, en tête desquels il pointe la distorsion du rapport au Temps, cet ennemi potentiel qui, attelé à l’ennui, sape les esprits. L’écoulement de l’héroïne dans le sang en dilue le fardeau : « Il n’y avait plus ce misérable supplice des secondes cliquetantes, ces piécettes sans valeur qu’on jette dans le gouffre des heures. Le temps ne valait plus. J’étais le créateur de toutes formes, l’alpha d’un alphabet sans omega. Je m’étirais dans une aube perpétuelle, sur les falaises du devenir, dans un bleu riche de tous les possibles. La paix planait tel un aigle blanc gigantesque ». Cette euphorie métaphorique n’est pas sans rappeler un petit poème en prose de Baudelaire chantant les charmes de l’ivresse : « Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise ».

Autre répercussion saillante du compagnonnage avec l’héroïne, l’amenuisement des désirs et des besoins : « Il restait un seul besoin qui annulait tous les autres… J’aurais pu vivre dans un tonneau… J’étais dans un désert, à mille lieues du règne gigantesque de la marchandise… L’éternel désir dévorant se dissolvait et mourait. J’étais définitivement séparé des vanités du monde ». Un sentiment de plénitude, similaire à l’osmose fœtale, s’empare de l’héroïnomane ayant abdiqué ailleurs la recherche du bonheur. Ne plus désirer, ne plus être exposé au manque, pas même à celui de la drogue, que Delcour anticipe et prévient scrupuleusement. Le vouloir-vivre s’évapore, le vil espoir expire, le moi et ses scories se retirent loin du port : « Je devenais une abstraction… J’allais arriver complètement à m’effacer, à disparaître en atteignant la perfection du vide ». Delcour note également une activation des courants inconscients et la résurgence de souvenirs enfouis : « L’aiguille fait se dresser tout ce qui du passé semblait mort en nous ». La drogue débride son imagination, crée un état poético-mystique propice aux rêveries et aux hallucinations, notamment la visualisation de ses incarnations antérieures.

Une fois égrenées les vertus de l’héroïne, Delcour en notifie les maléfices, les perversités, les ravages, mais toujours sous un prisme laudateur. Habité par une ferveur quasi religieuse, parcouru par une transe anagogique, il glorifie le délabrement physique et la cachexie corrélés à la toxicomanie dure : « Mon masque de chair avait fondu et la peau se plaquait sur les os ». Hissant sa dose jusqu’à 5 injections par jour, Delcour ne se nourrit presque plus, se coupe de tous ses liens, se racrapote dans la taciturnité, s’isole dans une chambre d’hôtel en province : « Sa nouvelle vision du monde lui signale comme vaine la communication avec autrui », French deconnection. Delcour éprouve avec volupté sa déchéance, tel un engloutissement fantastique, tel un enténèbrement libérateur : « Isolé sur les cimes, ce qu’il aperçoit dans la vallée de larmes en contrebas ne lui laisse au cœur aucun regret ». Affichant « le faciès d’un spectre dans sa tanière », il s’approche peu à peu du terminus, de l’extinction : « Je puais la mort… L’héroïne me devint sarcophage et je cherchais la chambre funéraire où déposer mon sommeil de cristal ». À mi chemin du Saint-Esprit et du zombie, Delcour accepte docilement le sort funeste auquel il semble voué, d’autant plus aisément que toute forme de sentiment semble avoir déserté son esprit, caractérisé par un engourdissement édénique : « Ainsi fut à son zénith ce soleil que je fixais sans ciller. Ainsi furent consommées les épousailles avec le poison, je donnais ma chair, il donna ses prestiges. Je marchais bravement à la mort, laquelle se lovait graduellement dans mes veines ».

Lorsque Delcour décide d’interrompre in extremis cette « expérimentation », le cauchemar commence véritablement. L’interminable désintoxication, par le truchement de « l’infamante codéine » puis par le Subutex, le plonge dans les affres de la frustration ultime. Le chemin du retour vers l’abstinence est un chemin de croix, un châtiment terrestre d’une violence inouïe. Après le baiser de la défonce vient donc la morsure de la souffrance, après le flash vient le crash, après l’extase la catabase. Il est difficile de laisser tomber Hélène, de se désenvoûter des charmes de cette Béatrice qui l’a tellement gâté : « J’avais rencontré ma Béatrice. Je dois à l’héroïne mes plus grandes jouissances en ce monde… Ce fut un âge d’or au creux des ténèbres extérieures… J’étais au tréfonds, blotti contre l’absolu, défait mais intouchable ». Après plusieurs années d’efforts et de sevrage, Delcour finit par s’en sortir, réchappe au cercle vicieux et pernicieux de la poudre brune de perlimpinpin.

La perplexité du lecteur s’éveille lorsque Delcour assure que le repenti revenu de l’héroïne, contrairement à d’autres drogues, ne subit aucune séquelle, aucun préjudice résiduel, que « si l’héroïne réduit le corps à l’état d’épave apparente, il faut savoir que cependant le métabolisme ne subit aucune altération irréversible, alors que c’est bien souvent le cas dans l’intoxication à l’alcool, au tabac, au café, au LSD ou à la cocaïne ». Il s’appuie entre autres sur l’exemple de William Burroughs, toxico-dépendant assidu, lequel vécut jusqu’à 83 ans et ne perdit rien de sa créativité. Bertrand Delcour, quant à lui, ne dépassa pas les 52 ans…

Cet opuscule à ne pas mettre dans n’importe quelles mains permet de saisir précisément le cheminement intérieur du drogué et les effets cognitifs, affectifs et volitifs de la consommation de drogue. Il nous mène assez loin du contenu des rêveries du promeneur solitaire qu’était Rousseau. Ceci dit, les deux ouvrages se ressemblent quant à la grâce de la langue, la posture introspective et individualiste des deux auteurs, leur inadhésion au monde, leur isolement final. Là où Rousseau honorait la nature, Delcour, lui, auréole l’héroïne : « Là où l’aiguille s’abouche à la veine, on peut parler de point d’impact sacré ».

 

Cyrille Godefroy

 

* Formule d’Adorno

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).