Identification

Les Porteurs d’eau, Atiq Rahimi (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 22.05.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, P.O.L

Les Porteurs d’eau, janvier 2019, 288 pages, 19 €

Ecrivain(s): Atiq Rahimi Edition: P.O.L

Les Porteurs d’eau, Atiq Rahimi (par Tawfiq Belfadel)

 

Vivre c’est errer

Après un roman inspiré par Crime et châtiment de Dostoïevski (1), Atiq Rahimi publie son nouveau roman Les Porteurs d’eau. Divisé en 30 chapitres, le roman raconte deux récits différents l’un de l’autre, mais reliés par un fait commun : la destruction des Bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en 2001, en Afghanistan. Le pays était noyé dans une troisième phase de guerre civile.

Le premier récit est celui de Tamim, un Afghan exilé à Paris. Agé de 45 ans, il change de nom suite à sa naturalisation : il devient Tom. Le jour de la destruction des Bouddhas, Tom décide de changer de vie et choisit un autre exil : il quitte Paris en laissant sa femme et son enfant, pour s’installer définitivement avec son amante à Amsterdam, une ville où ne viennent « que les hommes perdus afin de se retrouver » (p.191). En route, sa mémoire le taraude de pensées et de questions sans réponses : ses origines, ses parents et ses ancêtres, Kaboul, ses vérités et ses mensonges.

Le deuxième récit est celui de Yûsef, un porteur d’eau Afghan vivant à Kaboul. Coupé de ses racines, il vit avec sa belle-sœur Shirine qui a été abandonnée par son mari. Yûsef doit fournir l’eau aux habitants et veiller sur sa belle-sœur. Le jour de la destruction des statues, tout change à Kaboul : le mullah oblige tout le monde à venir à la mosquée pour fêter la chute des Bouddhas. Lors de ses va-et-vient entre la source et la ville, la mémoire le taraude de pensées et de questions sans réponses, tout comme Tom ailleurs : il pense surtout à Shirine qui s’est murée dans le silence.

Alors Tom réussira-t-il à entamer une nouvelle vie, un autre exil à Amsterdam ? Et si Yûsef tombait amoureux de sa belle-sœur, sous le règne des Talibans ?

Atiq Rahimi ne centre pas sa plume sur un thème unique. Il fusionne plusieurs thèmes les uns avec les autres, tous récurrents dans ses œuvres. Il y a d’abord l’exil qui est peint sous la forme d’un cycle : quand l’exilé s’éloigne de sa terre, elle le rattrape dans un autre tournant. Tom a changé de nom pour tourner le dos à l’Afghanistan, mais découvre tard que son amante d’Amsterdam avec qui il va commencer une nouvelle vie est une Afghane. Le roman montre que la vie elle-même est un ensemble d’exils : errer en permanence d’une terre à l’autre, se perdre pour se retrouver. Tous les humains sont des exilés. « A quarante-cinq ans, tu es toujours en errance. Un exilé errant, un technico-commercial, un commis voyageur, un amant fugitif, un mari en cavale, un père absent » (p.121). Donc l’exil c’est savoir se doubler : être soi-même et un autre, ici et ailleurs.

Il y a aussi la guerre civile qui est récurrente chez Atiq Rahimi. Cette guerre détruit le pays et bouleverse la vie des habitants. Yûsef par exemple, sa belle-sœur, son ami intime, deviennent des autres, étrangers à eux-mêmes.

En outre, il y a le thème du secret. Chaque personnage porte un secret en lui qu’il essaie tout au long de la fiction de découvrir. Tout comme les personnages, le lecteur est envahi par le suspense et se hâte de découvrir tous les secrets.

Enfin, il y a le thème de la mémoire. Le temps de l’intrigue est court, l’espace est limité. Secoués par les évènements, les personnages s’isolent et se réfugient dans la mémoire et ses flux profonds : ils pensent jusqu’à faire de certains faits des obsessions. Tom se demande pourquoi son amante lui a caché sa vraie identité. Yûsef se demande pourquoi Shirine cite le nom de son ami Bahari dans ses rêves.

La structure du roman est attirante. Les deux récits s’alternent l’un après l’autre. Le roman fait balancer le lecteur de Tom à Yûsef, de Paris-Amsterdam à Kaboul. La narration passe aussi du narrateur qui tutoie les personnages à un narrateur omniscient. Ce procédé narratologique sert à attirer le lecteur et l’incite à s’investir dans le roman.

L’écriture d’Atiq Rahimi est une mosaïque mêlant poésie, sagesse, mythologie, bouddhisme, soufisme, et fragments autobiographiques.

Inspiré par un grand évènement historique (destruction des Bouddhas), Les Porteurs d’eau est une fresque sur l’exil, la terre natale, l’amour interdit et la sagesse de vivre. Un roman merveilleux par son amertume !

 

Tawfiq Belfadel

 

(1) http://www.lacauselitteraire.fr/maudit-soit-dostoievski-atiq-rahimi

 

  • Vu : 554

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Atiq Rahimi

 

Afghan de naissance (1962), lauréat du prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est à la fois écrivain et réalisateur. Vivant en France depuis les années 1990, il est l’auteur de plusieurs romans. Et bien qu’il vive en France et écrive en français, il ne quitte pas l’Afghanistan.

 

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

Lire tous les textes de Tawfiq Belfadel

 

Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.