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Les ombres de Montelupo, Valerio Varesi

Ecrit par Léon-Marc Levy 05.04.18 dans La Une Livres, Agullo Editions, Les Livres, Critiques, Italie, Roman

Les ombres de Montelupo, traduit de l'italien par Sarah Amrani, 309 p. 21,50 €

Ecrivain(s): Valerio Varesi Edition: Agullo Editions

Les ombres de Montelupo, Valerio Varesi

 

Retrouver le commissaire Soneri, ses doutes, son humanité profonde, ses agacements devant les errements moraux de ses congénères, ressemble à un rendez-vous attendu avec un ami de toujours. La proximité affective qu’éprouve ici le lecteur est d’autant plus forte que Soneri nous emmène cette fois sur les lieux et les traces de son enfance, de sa première jeunesse. Un village des Apennins, adossé à un mont brumeux (ah ! Les brumes de Varesi !), le Montelupo, et ses habitants, presque tous vieux après la désertion des jeunes vers les villes. C’est la fin de l’automne et les premiers froids viennent ajouter au silence, à l’isolement, à la peine.

Soneri n’est pas là pour une affaire policière. Il revient pour arpenter les pentes du Montelupo, à la recherche de champignons, pour quelques jours de repos. De champignons (spoiler !) il n’en trouvera guère mais on s’en doute, une affaire bien mystérieuse lui tombe dessus dont il ne se mêlera en aucun cas ! Enfin un peu, peut-être, ou beaucoup en fin de compte.

Disparition étrange, réapparition, meurtre, suicide avec un fond d’affaire de gros sous dans laquelle tout le village est impliqué depuis belle lurette par l’intermédiaire d’une cagnotte (une sorte de crowd funding avant l’heure !) organisée par la seule grosse entreprise du village, les charcuteries Rodolfi. De sollicitation en intérêt personnel, Soneri va glisser dans cette affaire, où il va retrouver sa propre mémoire familiale, et celle de tous ces vieux taiseux qui peuplent les tavernes et cafés encore ouverts dans le village.

Mais qu’on ne s’y trompe surtout pas. La puissance romanesque de ce livre n’est pas dans l’intrigue policière. Elle est dans l’univers rural, montagnard, dans lequel Varesi nous installe avec un curieux sentiment d’inquiétude et de confort mêlés. Inquiétude dans les « ombres du Montelupo », les rancoeurs et les haines humaines, les fureurs qui se déchainent dans les bois glacés et noirs. Confort douillet des tavernes où Soneri regoûte à ses plats d’autrefois, à ses vins locaux, à ses éternels Toscanos, à la musique du dialecte du coin qui lui ramène en flots les souvenirs enfuis. Au point même d’éveiller en lui une puissante mémoire affective aux accents proustiens :

 

« Après le savarin de riz, on apporta les champignons. Leur goût avait quelque chose de familier au point de réveiller en Soneri des réminiscences de la cuisine maternelle. Une vague d’émotion remonta depuis son estomac en le ramenant bien loin en arrière, dans un lieu dont il ne voulut pas se souvenir pour ne pas tomber dans une mélancolie ennuyeuse. Ces saveurs l’accrochaient au passé, bouchée après bouchée, en suivant un chemin direct qui échappait au contrôle de la pensée. »

 

Et ces villageois de son enfance, aux paroles accompagnées de signes muets, de regards de complicité dont le commissaire, devenu citadin depuis longtemps, se sent exclu.

 

« Le commissaire écoutait, de plus en plus mal à l’aise, ces dialogues pleins d’allusions qui lui échappaient. On tournait sans arrêt autour du pot, en effleurant un sens confirmé par des signes, des rires et des clins d’œil, dans un jeu de mimiques qui, pour lui, équivalait désormais à une langue étrangère. »

 

Le Montelupo érigé en royaume de l’ombre, en territoire secret où des silhouettes se faufilent, braconniers, migrants, d’autres encore inconnus. Et comme tout royaume, le Montelupo a son Prince. Peu importe son nom, tout le monde parle de lui, avec crainte et admiration, comme étant « Le Maquisard », en référence à son passé de résistant aux nazis, mais aussi du mode de vie qu’il a choisi : installé dans SA montagne, vivant en ermite des richesses du sol, des arbres, de la faune. Une silhouette immense, sculpturale malgré l’âge, une force hors du commun qu’on dirait sortie d’un roman de Victor Hugo, un Quasimodo ou un Jean Valjean des montagnes italiennes. On pense aussi au mythe américain de Rambo quand, seul, il va mener sa guerre contre un escadron de carabinieri qui prétendent l’aller chercher dans son antre. Prétendre traquer le Maquisard sur son territoire !

 

« — De toute façon, ils ne l’attraperont pas, dit Baldi en ricanant. Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Le maquisard est mieux équipé qu’un chat sauvage. Même les SS n’ont pas réussi à l’attraper. Tu crois qu’une poignée de carabiniers fera mieux ? Dans quelques jours ils commenceront à claquer des dents à cause du froid ou se perdront dans les brouillards de l’altitude, en pleurnichant à la radio pour qu’on vienne les chercher… La montagne est dure et sans pitié. Il faut être coriace. »

 

L’impeccable traduction de Sarah Amrani sert un roman attachant et fort, qui nous touche de nostalgie et d’inquiétude. Même si, dans cette affaire, Soneri gagne l’amour d’une magnifique Dolly. Qu’on se rassure, sa fidélité à Angela — son amie de cœur — n’est pas en cause. Dolly est une chienne qui partage cette aventure avec le commissaire et qui, à la fin du livre, part avec lui pour partager sa vie.

 

On attendra avec impatience la prochaine affaire du commissaire Soneri.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Valerio Varesi

 

Né de parents parmesans, Valerio Varesi, né à Turin en 1959, est diplômé en philosophie de l’Université de Bologne après une thèse sur Kierkegaard. Il devient journaliste en 1985, collabore à plusieurs journaux et est actuellement rédacteur de « Repubblica » à Bologne. Il publie Ultime notizie di una fuga, son premier roman, en 1998. Il est l’auteur de onze romans au héros récurrent, dont Le fleuve des brumes nominé au prestigieux prix littéraire italien Strega ainsi qu’au Gold Dagger Award en Grande Bretagne. Les enquêtes du commissaire Soneri, amateur de bonne chère et de bons vins parmesans, sont traduites en huit langues. Site officiel: http://www.valeriovaresi.net/

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil