Identification

Les oeuvres de miséricorde, Mathieu Riboulet

15.10.12 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, Verdier

Les Œuvres de miséricorde, août 2012, 154 pages, 14 €

Ecrivain(s): Mathieu Riboulet Edition: Verdier

Les oeuvres de miséricorde, Mathieu Riboulet

On écrit avec son corps. Mathieu Riboulet le sait bien, lui qui dissèque l’objet de ses interrogations avec une application de chirurgien ou d’entomologiste. Lui qui, tel saint Thomas peint dans son incrédulité par Le Caravage, glissant son doigt dans la sainte plaie, cherche à franchir la barrière des muscles. A atteindre l’os. Y parvient.

Il y a, chez Riboulet, une manière vertigineuse de lier les mots et la chair. De ne rien construire qui tienne en l’air par la seule légèreté d’idées nullement expérimentées. Désincarnées. Et même la mémoire, insaisissable, Riboulet l’interroge en cherchant sa projection sur la géographie d’une peau ou le relief d’une ossature. Archéologue du vivant, il traque la source. Dans tous les cas, son écho.

« Je suis resté longtemps prisonnier du sentiment flottant, informulé selon lequel l’Allemagne était infréquentable. Je n’étais pas guidé par une idée, un ressentiment moins encore, mais, de fait, chez moi on n’allait pas en Allemagne (…) ». Cette gêne vis-à-vis de l’Allemagne, on peut concevoir que tous ceux qui ont dépassé la cinquantaine l’éprouvent aussi de manière diffuse. « Je n’avais jamais pu, avant cela, penser aux Allemands, à l’Allemagne, à la langue allemande, sans voir se profiler à l’horizon de ces pensées la trace du conflit qui par trois fois nous opposa, d’autant plus pernicieuse, persistante, qu’elle était héritée, non pas vécue ».

Toute représentation doit un jour ou l’autre être éprouvée, confrontée à l’expérience. Faute de quoi elle perd ses pouvoirs. C’est le corps, naturellement, en lequel Riboulet va convoquer la mise à l’épreuve de cette mémoire transmise. Celui d’Andréas, rencontré à Cologne, « torse nu devant moi, avec comme un déséquilibre entre les deux épaules, quelque chose de noueux, au centre, qui renferme la force, un tableau peu aimable mais si précisément construit que je redouble d’envie et d’attention ». Le corps d’un jeune homme qui, quelques décennies plus tôt, aurait cherché à le tuer, dans une tranchée ou ailleurs. Un de ces Boches envahissants qui à trois reprises pénétra la terre française. Il s’agit bien ici d’interroger « la phrase de Julien Gracq, dans ses Manuscrits de guerre : “Peut-être pourrait-on aller jusqu’à dire que deux troupes s’approchent l’une de l’autre avec quelque chose de la curiosité ambivalente de l’amour” ».

Mathieu Riboulet compte au nombre de ces rares écrivains que chaque livre engage. Il dispose d’une écriture élaborée et tranchante qui pénètre des sens rarement mis au jour. Ainsi, par sa profondeur, ce dernier texte illustre pleinement la citation de Cioran, dans Face aux Instants : « Ce n’est pas par le génie, c’est par la souffrance, par elle seule, qu’on cesse d’être une marionnette ». Il n’y a plus de place pour les pantins quand il s’agit de gagner les œuvres.

 

Jean-Guy Soumy


  • Vu : 2707

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Mathieu Riboulet

 

Mathieu Riboulet naît en 1960, en région parisienne. Après des études de cinéma et de lettres modernes à Paris III, il réalise pendant une dizaine d’années des films de fiction et des documentaires autoproduits en vidéo. Puis il se consacre à l’écriture. Il vit et travaille à Paris et dans la Creuse (d’après les Editions Verdier).