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Les Moments forts (8) : Banksy à Amsterdam, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 11.04.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (8) : Banksy à Amsterdam, par Matthieu Gosztola

 

Dans le désordre ? Une peuplade primitive s’attaquant, avec des sagaies, à des chariots de supermarché. Deux grands-mères dans leurs fauteuils, finissant de tricoter, à la lueur d’une lampe vieillotte, des pulls mangés sur toute leur hauteur par les mots « PUNK’S NOT DEAD » [le punk n’est pas mort] et « THUG FOR LIFE » [voyou pour la vie]. Dans une salle de vente (on se croirait chez Christie’s), les enchères s’envolant pour un tableau, monochrome blanc recouvert des lettres « I CAN’T BELIEVE YOU MORONS ACTUALLY BUY THIS SHIT » [j’ai du mal à croire que vous, gros nazes, achetiez cette merde]. Des punks et marginaux faisant la queue pour se procurer un tee-shirt orange de mauvaise qualité à 30 dollars, portant l’inscription « DESTROY CAPITALISM » [détruisez le capitalisme]. Des pleureuses en habits liturgiques levant les bras, joignant les mains devant une affiche proclamant « SALE ENDS TODAY » [les soldes se terminent aujourd’hui]. Crucifié, un christ traditionnel, avec, dans chacune de ses mains, une multitude de sacs témoignant d’achats (compulsifs ?) multiples, qui ont trait au plaisir, aux loisirs (champagne, peluche…).

Dans un cœur parfait peint en rouge, un jeune couple tout sourire, la femme proposant à l’homme, amoureusement, une fraise sur laquelle est posée une guêpe. Une fillette en pleurs, en sang, tenant une peluche, debout dans des décombres ; à proximité de cette enfant figurent des journalistes la photographiant, la filmant, empêchant des médecins de la Croix-Rouge de s’approcher d’elle (c’est-à-dire d’entrer dans le cadre). Un jeune manifestant, le visage recouvert d’un linge, pour se protéger des gaz lacrymogènes, s’apprêtant à jeter, sur les forces de l’ordre, le plus loin possible un bouquet de fleurs. Une sculpture grecque symbolisant la virilité, arborant une ceinture d’explosifs. Une danseuse revisitée de Degas respirant à l’aide d’une bonbonne d’oxygène. L’inscription « I WANT TO MEET MY TRUE LOVE FOR CHEAP CASUAL SEX » [je veux rencontrer mon véritable amour pour du sexe facile] sur un jeune couple en maillot de bain, dans une piscine, ayant, l’un envers l’autre, des gestes nés de la tendresse amoureuse, en se souriant, d’un sourire si prononcé, agrandi, qu’il en devient légèrementinquiétant, semblant copier l’expression du couple de personnages âgés habitant fugacement la limousine aux vitres teintées du film de Lynch Mulholland Drive.Deux enfants jouant à se renvoyer, de mains en mains, la pancarte véhiculant l’ordre « NO BALL GAMES » [jeux de ballons interdits], arrachée. Kim Phuc, la petite fille brûlée au napalm, pendant la guerre du Vietnam, marchant en pleurs, nue, Mickey Mouse et Ronald McDonaldla tenant par le bras…

Dans la « boutique de souvenirs » qui clôt la visite de cette exposition stimulante (car corrosive, d’un poison fait d’humour qui craquèle le vernis tenace des apparences), des casquettes, tee-shirts etc., à l’effigie de Banksy, vendus au prix fort. Mais le graffeur, en pourfendeur sincère du capitalisme, est assez malin pour se sortir de ce mauvais pas (à savoir servir autrement notre société de consommation*, y contribuer de manière faussement hostile…) en proposant des bombes de peinture acrylique, manière délicate d’inciter les visiteurs à se découvrir tagueurs.

 

Matthieu Gosztola

 

* Cf. La Société du Spectacle de Debord, et plus précisément le second chapitre intitulé « la marchandise comme spectacle ».

 

Informations pratiques : l’exposition The Art of Banksys’est déroulée à la Bourse d’Amsterdam (Damrak 243, 1012 ZJ Amsterdam), du 18 juin au 30 septembre 2016

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com