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Les Moments forts (6) : Modigliani à Londres, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 28.03.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (6) : Modigliani à Londres, par Matthieu Gosztola

 

Les paupières abaissées mettent dans certains visages peints par Modigliani cette continuité parfaite que les yeux n’interrompent pas. Le sommeil, splendeur vécue. Peint comme une fleur ouverte, odoriférante. Le sommeil qui, plume, danse de nietzschéenne façon sur un corps, dénudé. Un corps entré (niché) dans son abandon.

Le demi-abandon, comme Female nude (1916) [salle 9 titrée « Heading South »]. Ou l’abandon vrai, bouleversant, comme Nude (1917) [salle 9]. Alors se lèvent et dansent quelques phrases proustiennes : « [S]entant que son sommeil était dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément, je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur son cœur ; puis, sur toutes les parties de son corps, posais ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration d’Albertine ; moi-même, j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine ».

Et lorsque, après avoir fermé leurs yeux (les ayant fermés comme l’on referme un livre, page à page savouré), les nus de Modigliani expérimentent de nouveau le jour, son miracle de couleurs, son prodige de nuances, c’est pour nous donner à contempler la nuit de leurs yeux (cf. Standing nude, Elvira (1918) [salle 9]).

Est-ce une nuit intérieure respirant à proximité des gardiens impassibles que sont les fantômes en ronde (une ronde de souvenirs : de regrets, de remords ? Cf. Portrait of a girl où se lit la tristesse ineffable de l’artiste, dans la salle 7 titrée « Kindred spirits »)…

Ou bien est-ce, plutôt, une apparence délicate* de nuit, couleur profonde que font les couleurs – nombreuses – lorsque, intimes, elles se serrent, avec la vigueur sur le qui-vive que met la passion dans le geste tendre de l’amour ; si fort que tombent leurs contours, d’abord, puis le cœur, comme tombent les appellations. Plus de rouges, plus de bleus : la vie seule de ce qui est réuni. La vie incandescente. (Le noir ouvert peut être incandescent.)

 

Matthieu Gosztola

 

* Car le coup de pinceau de Modigliani est précise légèreté, toujours !

 

Informations pratiques : « Modigliani », exposition à la Tate Modern (Bankside London SE1 9TG) du 23 novembre 2017 au 2 avril 2018.

 

  • Vu: 1956

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com