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Les Moments forts (5) Caravage à Milan, « l’éclat de l’apparence », par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 16.02.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (5) Caravage à Milan, « l’éclat de l’apparence », par Matthieu Gosztola

 

Pour dire Caravage, pour dire cette formidable exposition, il nous faut faire un détour par Nietzsche et par les notes de Pontévia recueillies après sa mort. Au Moyen Âge, rappelle ce philosophe, « la lumière est le signe de l’Esprit. C’est la lumière des néo-platoniciens et de Denys l’Aréopagite. Au contraire la lumière, avec la Renaissance, représentera plutôt, avant d’être dissoute, diluée sur la surface, l’élément de résistance à l’intellectualisation du sensible. Nietzsche (dans Ainsi parlait Zarathoustra) a dit l’amitié de la lumière et des corps ténébreux et inversement l’inimitié de la lumière envers tout ce qui brille ». C’est pourquoi dans la peinture – et quel peintre nous le fait mieux sentir que Caravage ? – la lumière est « amoureuse de l’ombre, elle la baigne doucement, suavement, dans cette intimité discrète qu’on appelle clair-obscur. Nietzsche dit même que l’ombre est allaitée par la lumière ». Prenez le temps de vous arrêter, malgré l’affluence des visiteurs, devant chaque peinture. Vous inondera (vous êtes devenu champ) cette certitude : l’ombre est allaitée par la lumière.

C’est cette tendresse – malgré la violence des représentations – de la lumière et de l’ombre qui explique presque toute la peinture de Caravage. « La lumière est une substance », commente Pontévia. « Sans doute s’oppose-t-elle à la matière, mais elle n’en est pas moins naturelle. C’est pourquoi, dans sa lutte avec l’obscur, elle se laisse facilement matérialiser par la couleur, par […] l’éclat ». « L’idée juive de la lumière développe le thème de la dispersion de la lumière originelle en étincelles, qui habitent chaque homme, chaque peuple, chaque lettre ». « Pour rassembler en gerbes ces étincelles dispersées, il faut aller les chercher là où elles se trouvent, dans l’espace et dans le temps », écrivent Marie-Madeleine Davy, Armand Abécassis, Mohammad Mokri et Jean-Pierre Renneteau dans Le Thème de la lumière dans le judaïsme, le christianisme et l’Islam. Est-il peintre qui nous présente ces étincelles dispersées avec plus de souplesse, avec un geste qui soit (et loin de tout maniérisme) plus accompli ?

La beauté, pour Caravage, a toujours été la présence. Le sens le plus manifeste de la beauté semble même avoir été de « conjurer l’absence et, à cette fin, elle produit un redoublement de présence qu’on peut appeler intensité. C’est “la plus présente apparence” et, par là, celle qui nous sollicite le plus, nous fascine, nous retient ; la présence révèle ainsi un de ses modes, la proximité (et même l’attractivité). La beauté est attrayante, elle est “l’attrait de l’apparence”, qui peut élire toute apparence et la faire scintiller ». Ainsi, il s’agit pour Caravage, en définitive, de renouer avec la façon d’être au monde des Grecs. « Les Grecs ont inventé une façon d’être au monde qui pourrait se dire “être-dans-la-beauté” : ils ont saisi l’Être en tant que Beauté, c’est-à-dire dans un mode particulier de la Présence ». « Ils ont éprouvé l’apparence comme resplendissante et ravissante, comme saisissante. […] Le beau est ce qui se manifeste de la façon la plus éclatante […]. C’est l’éclat de l’apparence », écrit Pontévia. Avant d’ajouter cette précision essentielle : « Dans la Beauté nous découvrons cette sorte de coïncidence que nous remarquons lorsqu’une chose est exactement faite pour ce qu’elle fait. L’apparence dissipe tout soupçon d’illusion : ce qui se révèle dans l’apparence ne peut être autre que ce qu’il est ». C’est son miracle. Et Caravage nous le fait comprendre, durant cette exposition, à chaque instant.

 

Matthieu Gosztola

 

Informations pratiques : « Dentro Caravaggio », au Palazzo Reale de Milan (Piazza del Duomo, 12, 20122 Milano MI, Italie), du 29 septembre 2017 au 28 janvier 2018.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com