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Les Moments forts (46) Le « Requiem » de Mozart au Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 31.03.20 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (46) Le « Requiem » de Mozart au Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence (par Matthieu Gosztola)

Une fête, ce Requiem curieusement donné avec des ajouts (chant grégorien ; de Mozart : la Meistermusik K. 477b, le Miserere mei K. 90, également en ré mineur ; un extrait de Thamos devenu motet…), mais justement donné, par l’excellent et engagé Raphaël Pichon, directeur de l’ensemble vocal et orchestral Pygmalion.

Et mis en scène par Romeo Castellucci, – à l’œuvre prolifique et extrêmement inégale (cédant souvent aux facilités d’une longueur prétendument méditative, d’un onirisme choquant ou tape-à-l’œil et d’un freudisme de comptoir), de laquelle se détache, nettement, son intense lecture de l’opéra Salomé.

Et chorégraphié par Evelin Facchini. Ainsi, soient un orchestre, un chœur et des solistes, mais aussi des danseurs et des figurants. Onze jeunes danseurs issus du PNSD (Pôle National Supérieur de Danse) et du BNMNEXT, compagnie junior du Ballet National de Marseille. Les « chorégraphies sont inspirées des Balkans, principalement la Macédoine et la Grèce. Il y a là-bas des traditions ancestrales toujours vivantes. Les corps se consument, comme la vie », avance Raphaël Pichon.

Les membres du chœur dansent aussi ; et leur danse est une difficulté ajoutée à leur chant ; ainsi, les chanteurs sont – parfois – au bord de l’essoufflement ; évoluent en embrassant cette frontière – sans jamais, jamais la franchir –, avec la grâce maladroite que met le vivant à reconnaître sa finitude. Façon aussi pour eux de se déshabiller des poses, des automatismes et de tout le confort qui pourrait s’affirmer rempart entre leur ipséité et la musique de Mozart : cette illumination. « L’imperfection et l’essoufflement constituent ici des valeurs ajoutées », affirme Romeo Castellucci, qui ajoute : « La fête est la vie en accéléré, d’une intensité telle qu’elle serait impossible à endurer dans la réalité. […] Voir les chanteurs épuisés sera interprété comme un geste poétique. Ils ont fait une fête, ils ont vécu. Ils ont dansé le Requiem de l’individu et celui de l’univers. Et il n’est pas anodin de se retrouver à l’Archevêché, un théâtre plongé dans la vraie nuit – l’univers est là, il suffit de lever les yeux ».

L’univers : des rubans. On ne le dira jamais assez. Le feu, et la nudité, car, ainsi que l’a écrit Yves Bonnefoy dans Les Planches courbes : « Et quand nous ramassions / Branches et feuilles chues, / Cette fumée le soir puis, brusque, ce feu, / C’était l’or encore ». De la terre, du miel. Du sable ? De la poussière. De la poussière ? La forme lancéolée des feuilles de laurier. Des fruits ? Une orange. Des fleurs ? Choisies pour le charme qu’elles opèrent sur nous et qui tient selon Romeo Castellucci à « leur fragilité. Elles nous fascinent d’autant plus que, dès le premier regard, elles sont déjà en train de se faner. Tout finira par se dissoudre lentement dans le néant. Ce théâtre, cette musique, cette réalité. Même La Joconde sera un jour réduite en poussière ».

L’univers : une femme, à l’aube de sa mort. Qui grandit vers la lumière tremblée de la naissance, de sanaissance. Peu à peu. Pas à pas. Qui grandit tout au long du spectacle. Puisqu’à la fin de ce Requiem, cette vieille femme est devenue un nourrisson. Elle est devenue. « Il ne faut pas oublier que les Requiem sont faits pour ceux qui restent, et non pour ceux qui sont déjà partis ! Chez Mozart, analyse avec finesse Raphaël Pichon, la foi en Dieu est en rivalité avec la foi en l’homme, elle repose sur un sentiment de fraternité qui procède de son engagement maçonnique ».

À l’issue de cette représentation, dans un bref silence qui n’égalera jamais, en beauté, en intensité, en bouleversements infimes, intimes et telluriques, celui qui a suivi le Requiem de Mozart donné par le regretté, Regretté Abbado (avec le Lucerne Festival Orchestra les 8 et 10 août 2012), se lèvent doucement, comme d’une mort, comme d’une brume, des vers de Paul Valéry, se révèle à nous – avec ferveur – une « Ode secrète » :

 

Chute superbe, fin si douce,

Oubli des luttes, quel délice

Que d’étendre à même la mousse

Après la danse, le corps lisse !

Jamais une telle lueur

Que ces étincelles d’été

Sur un front semé de sueur

N’avait la victoire fêté !

Mais touché par le Crépuscule,

Ce grand corps qui fit tant de choses,

Qui dansait, qui rompit Hercule,

N’est plus qu’une masse de roses !

 

[…]

 

Matthieu Gosztola

 

Information : Le Requiem de Mozart, porté par l’ensemble vocal et orchestral Pygmalion, dirigé par Raphaël Pichon et mis en scène par Romeo Castellucci, a été donné au Théâtre de l’Archevêché, lors du Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence, les 3, 5, 8, 10, 13, 16, 18 et 19 juillet 2019.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com