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Les moments forts (41) La Belle au bois dormant de Noureev à Bastille (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola 11.02.20 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les moments forts (41) La Belle au bois dormant de Noureev à Bastille (par Matthieu Gosztola)

 

Elle n’eust pas plutost pris le fuseau, que, comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d’ailleurs l’Arrest des Fées l’ordonnoit ainsi, elle s’en perça la main & tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous costez ; on jette de l’eau au visage de la princesse, on la délasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les tempes avec de l’eau de la Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu’il falloit que cela arrivast, puisque les Fées l’avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d’or & d’argent. On eût dit d’un Ange, tant elle estoit belle : car son évanouissement n’avoit pas osté les couleurs vives de son teint : ses joues estoient incarnates, & ses levres comme du corail ; elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l’entendoit respirer doucement : ce qui faisoit voir qu’elle n’estoit pas morte. Le Roi ordonna qu’on la laissast dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fust venue.

La merveille de cette chorégraphie (merveilleux Noureev) tient au fait que, frappée d’un sort, la Belle se repose. Pour repartir ensuite de plus belle. Changée. Plus affirmée. Elle a transformé – par la danse – le sort funeste en chance (quel bonheur nous aurait prodigué le fait que Tanaquil Le Clercq fît de même !) En don. Et elle n’aura pas assez d’une vie, de plusieurs vies même, pour récolter tous les fruits de l’arbre – serait-il noueux – de ce don. Reprenons. Aurore est endormie. Elle se repose. Mais attention : « [l]a vie est dans la vie au repos, ainsi que le souligne Diderot dans Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, l’architecture et la poésie pour servir de suite aux Salons. Les artistes ont attaché au mot de mouvement une acception particulière. Ils disent d’une figure au repos qu’elle a du mouvement, c’est-à-dire qu’elle est portée à se mouvoir ». Elle se repose. Elle ne fait rien ? Elle ne fait rien. Mais attention : ne rien faire et bien le faire, ce rien, cela ne va pas de soi. « Ne rien faire et bien le faire – notait Loïe Fuler dans ses écrits en 1908 (cf. Ma vie et la danse) – devrait être une nécessité dans la lumière et l’ombre d’une danseuse, comme un moment de silence dans un orchestre, ou un moment d’arrêt dans le vent qui souffle ». Elle ne fait rien, et à l’intérieur, elle fait ? Non ? Elle est vide ? Elle est vide. Mais attention : il faut se souvenir, en prononçant ce mot, de ce qu’en disent Jean-Marie Robine et Joel Latner. « Être vide, écrit Jean-Marie Robine, c’est être ouvert à tous les possibles […]. Du vide fertile, quelque chose peut émerger, il n’y a rien d’autre que du processus. Il est notre possibilité de transformer notre confusion en clarté. Ce sont des trous qui sont des espaces pour des développements ultérieurs ». « C’est un vide plein de potentialités, ajoute Joel Latner. Si nous sommes conscients de lui, il se dissout alors que les besoins de la situation apparaissent. Si nous y portons attention, nous maintenons la vitalité de notre expérience ».

La vitalité de notre expérience ; quelle technique, jusque dans le travail effectué sur les mains, qui achèvent, parachèvent un mouvement, quel qu’il soit (et qui sont le riche support de l’expressivité, lorsque les nuances se conjuguent d’elles-mêmes, ou lorsqu’on les fait se rencontrer, ces nuances, lorsqu’on les fait dialoguer, avec tendresse, avec réserve, loin de tout à-coup, comme le comprit magnifiquement, en son temps, Maria Callas) ! C’est époustouflant. Digne de l’adresse avec laquelle Jean-Pierre Giraudoux compose prose et répliques, attentif à l’aiguail du temps qui se dépose, chaque aube, sur le langage, empli qu’est cet auteur – chambre adorable d’échos – des éclats de Racine, et de Corneille. « [L]a technique, c’est l’obéissance du corps, de tout le corps, à l’esprit », résume Étienne Decroux. Rigueur exigée par la danse classique. Travail que nécessite son apprentissage. Souffrance endurée. Souffrance. La danse classique, selon laquelle, pour reprendre la formulation de Craig, l’art doit être « l’antithèse du Chaos ». Et quelle plus belle antithèse du chaos que cette Belle au bois dormant ? « [L]’apprentissage premier, énorme, et qui demande des années d’entraînement concerne l’organisation statique de l’équilibre du corps, raconte Nancy Midol dans Démiurgie dans les sports et la danse. Il faut d’abord acquérir la tenue du corps sur son axe. […] Sur cet axe rigidifié, il faut d’une part continuer à respirer et, d’autre part, dissocier des zones qui présentent des différences toniques : par exemple, les bras restent déliés alors que les jambes acquièrent une vélocité et une souplesse particulières, et que le visage rayonne d’une détente ostensible ».

Quel spectacle plus abouti techniquement que cette Belle au bois dormant ? L’on est à une demi-lieue de l’élégant aérien de Balanchine (comme la conjugaison – jusque dans la rapidité, jusque dans la dextérité, jusque dans le festif – de gestes suspendus, de grâces retenues). Et, dans le même temps, quel spectacle plus immémorial que cette Belle au bois dormant ? Car danser, c’est renouer avec les symboles graphiques et les représentations abstraites de la préhistoire, les premiers dessins figuratifs. L’on songe à Leroi-Gourhan qui rappelle (in Le geste et la parole, I. Technique et langage) combien, « alors que nous vivons dans la pratique d’un seul langage, dont les sons s’inscrivent dans une écriture qui leur est associée, nous concevons avec peine la possibilité d’un mode d’expression où la pensée dispose graphiquement d’une organisation en quelque sorte rayonnante ». « [L]e graphisme ne débute pas dans une expression en quelque sorte servile et photographique du réel, mais […] on le voit s’organiser en une dizaine de mille ans à partir de signes qui semblent avoir exprimé d’abord des rythmes et non des formes ».

Exprimer, suivant une organisation rayonnante, des rythmes avec le corps, avec tout le corps : « [h]eureux le danseur qui dispose de l’outil le plus éloquent, le plus miraculeux de tous : le corps humain », s’enorgueillit José Limón. Pour reprendre la formulation de David Le Breton dans Les passions ordinaires, anthropologie des émotions, le corps-dansant devient récit, révélant une histoire, à travers gestuelle et expression. Le corps est dans La Belle au bois dormant orateur et discours en même temps ; et porte à l’universalité des qualités singulières du mouvement. « [T]out doit être ciselé, raconte Pierre Lacotte. Chaque pas se détache d’une façon particulière, chaque mouvement de bras est fait avec calme. Les gestes doivent se prolonger. C’est une manière à nous, si j’ose dire, de prononcer distinctement notre texte dansé, de le rendre lisible à l’œil ». Et le texte dansé est lisible et à l’œil et au cœur. Car Aurélie Dupont parvient à un état du corps qui nous change, jusqu’à l’intime de notre ressenti, nous spectatrices, spectateurs. L’état de corps désignant, selon Philippe Guisgand, « l’ensemble des tensions et des intentions qui s’accumulent intérieurement et vibrent extérieurement, à partir duquel le spectateur peut reconstituer une généalogie de l’émotion qui préside à la forme ». Seulement, « le danseur et le chorégraphe […] travaillent plus sur le trajet action-émotion que sur celui de l’émotion-action, ainsi qu’en témoigne Michèle Febvre dans sa thèse de doctorat Danse contemporaine et théâtralité. Je veux dire par là que les propositions faites aux danseurs sont rarement du domaine du psychologique (une émotion à traduire par exemple), mais bien plus souvent du domaine des conduites motrices, en elles-mêmes déjà porteuses d’affectif, pour qui veut bien le ressentir. […] [E]n danse, ce sont prioritairement les sensations qui mènent éventuellement à la fiction et non l’inverse ». Et Étienne Decroux de murmurer : « Donner idée du mouvement par l’attitude, de l’attitude par le mouvement, […] de l’abstrait par le concret […]. Dès qu’on a frappé sur un point du gong, tout le gong résonne ; quel que soit ce point ».

Devant La Belle au bois dormant, l’on songe à cette phrase d’Anscombe, en l’imaginant prononcée par Aurélie Dupont : « Je fais ce qui arrive ». Et, consécutivement, son corollaire (phrase prononcée par Susan Buirge) ne peut, en notre pensée, en notre rêve, que s’affirmer avec douceur, avec vigueur : « Fais attention à ce que tu danses. Car ce que tu danses tu le deviens ».

Frapper sur un point du gong. N’importe quel point. Et que la note ne cesse de résonner ! Noëlla Pontois a déclaré à propos de Noureev : « Je crois qu’on ne le remplacera jamais. […] Quand il vous regarde, quand il vous tend la main en scène, il galvanise les gens. La première chose qu’il ait apportée à la danse, c’est une félinité, une façon sensuelle de danser que l’on n’avait jamais vraiment vue auparavant ». Avant de mourir du sida en 1993, le chorégraphe monta une incroyable production de La Bayadère pour l’Opéra de Paris (redonnée récemment – du 26 juin au 9 juillet 2019 – à La Scala, avec Svetlana Zakharova les 5 et 9 juillet). Voulant draper la mort dans les plus beaux costumes, voulant adoucir la mort dans les plus beaux voilages, cherchant à confier la mort au plus bel Ailleurs : l’Inde.

 

Matthieu Gosztola

 

Information pratique : Opéra Bastille, fin 1999 (jusqu’au 21 janvier 2000). Principaux rôles : Aurélie Dupont et Manuel Legris. Choreography after Petipa & Staging Rudolf Nureyev. Restaged by Patricia Ruanne. Designs Ezio Frigerio & Franca Squarciapino. Orchestre de l’Opéra national de Paris conducted by David Coleman.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com