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Les moments forts (40) « La Flûte enchantée » de Robert Carsen à Bastille (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03.02.20 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les moments forts (40) « La Flûte enchantée » de Robert Carsen à Bastille (par Matthieu Gosztola)

 

Dans l’allegro de l’ouverture de cet opéra de Mozart, l’on assiste, émerveillé, à la fusion formelle d’une fugue et d’une forme-sonate. Quelle maturation du métier compositionnel du musicien, dont l’ensemble de l’opéra témoigne avec force ! Ainsi, « l’intervention dans le cours de l’action de “personnages à plusieurs voix” (les trois dames, les trois garçons, les deux hommes en armes), outre l’apport de couleurs spécifiques, multiplie – constate le musicologue Pierre Saby – les possibilités de combinaisons sonores variées, voire inédites, au fil des divers ensembles (du duo au quintette) qui jalonnent la partition […]. Au plan instrumental, le jeu des coloris n’est pas moins riche et jubilatoire : l’orchestre de La Flûte enchantée, au sein duquel le groupe habituel des vents, clarinettes en tête, occupe une place de premier plan […], s’enrichit, d’une part, d’un trio de trombones – instruments traditionnellement liés à la musique religieuse –, d’autre part, de deux cors de basset, lesquels, apparus à la fin du premier acte, colorent aussi le début du second […]. La flûte solo qui accompagne Tamino dans sa quête (finale du premier acte), le Glockenspiel qui illumine trois des scènes de Papageno, et même la rudimentaire flûte pentaphone qui d’abord annonce l’oiseleur, complètent un kaléidoscope timbral à nul autre pareil ».

La beauté et la richesse architecturale de cette musique sont au service d’une pensée maçonnique. Ainsi, si le groupe habituel des vents, clarinettes en tête, occupe une place de premier plan dans l’orchestre de La Flûte enchantée, c’est par allusion à la « colonne d’harmonie » des frères maçons. Et, du reste, « [n]ul n’ignore plus aujourd’hui – avance un Pierre Saby faisant implicitement référence aux ouvrages de René Terrasson (Le testament philosophique de Mozart : “La Flûte enchantée”, “La Clémence de Titus”, le “Requiem”, selon les arcanes de la franc-maçonnerie du siècle des Lumières, Dervy, 2005) et de Jacques Henry (Mozart frère maçon : la symbolique maçonnique dans l’œuvre de Mozart, Alinéa, coll. De la musique, 1991) – la nature symbolique du livret mis en musique par Mozart pour son dernier opéra : que le matériau poétique et la structure dramatique de la pièce, représentée pour la première fois sur la scène du Theater auf der Wieden […] le 30 septembre 1791, soient non seulement nourris de la pensée maçonnique, mais encore étroitement inspirés des procédures rituelles de l’initiation telle qu’elle se déroulait alors, est un fait définitivement établi, objet depuis plusieurs décennies de commentaires musicographiques nombreux »*.

Si l’on devait résumer la pensée maçonnique, que nous serait-il permis de dire – au risque de contredire les lignes que le philosophe Clément Rosset consacre à La Flûte enchantée dans Route de nuit, épisodes cliniques (Gallimard, coll. L’Infini, 1999) ? En bref : quand on entre dans la mort, on entre dans sa clarté. Une définitive clarté ? Une clarté à construire sans discontinuer, comme le veuttoute clarté. Décourageant ? Vraiment ? Comment ne pas aimer une clarté ? Et aimer, c’est vivre l’inlassablement, n’est-ce pas ? Et construire est l’ineffable délice par quoi l’être prend connaissance de lui-même, connaissance qui est une propédeutique au fait de tendrement s’enquérir d’autrui, non ? Pourquoi alors éprouver la moindre angoisse ? la moindre appréhension ? Il n’est pas étonnant que Mozart écrive à son père le 4 avril 1787 : « Comme la mort (si l’on considère bien les choses) est l’ultime étape de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années avec ce véritable et meilleur ami de l’homme, de sorte que son image non seulement n’a pour moi plus rien d’effrayant, mais est plutôt quelque chose de rassurant et de consolateur ! Et je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le bonheur (vous me comprenez) de le découvrir comme clé de notre véritable félicité. – Je ne vais jamais me coucher sans penser (quel que soit mon jeune âge) que je ne serai peut-être plus le lendemain – et personne parmi tous ceux qui me connaissent ne peut dire que je sois d’un naturel chagrin ou triste ».

Si l’on devait résumer la pensée maçonnique, que nous serait-il permis de dire ? En bref : ne pas avoir peur de la mort n’est pas suffisant. Ne soyez effrayé(e). Par rien. Absolument rien ? Absolument rien. Même ce qui vous semble le plus effrayant ne mérite pas d’être comme tel considéré par vous. Ne mérite pas votre considération. Votre effroi est hors sujet, mais oui. Car vous êtes protégé(e). Car vous êtes aimé(e). Et nous sommes, à chaque instant de notre vie, c’est-à-dire à chaque instant qui est le milieu du chemin de notre vie, nous sommes, telle Diane dans Avril brisé d’Ismaïl Kadaré (Fayard, 1982), protégés de cette sorte : « Eh bien, je te dirai, Diane, que nous avons beau nous trouver dans la zone de la mort, tu peux être sûre de n’avoir jamais été aussi bien protégée des dangers et du moindre outrage. Car aucun couple royal n’a eu de garde plus dévouée, prête à sacrifier son présent et son avenir, que le sera la nôtre ce soir. Cela ne t’inspire pas un sentiment de sécurité ? ». Dans l’opéra de Mozart, la garde semble être les trois garçons. Ouvrons le livret d’Emanuel Schikaneder : « Tamino : Mais, belles Dames, dites-nous… Papageno : … Comment trouver ce palais ? Tamino et Papageno : … Comment trouver ce palais ? Les dames : Trois jeunes garçons, beaux, doux et sages, vous apparaîtront au cours de votre voyage. Ils seront vos guides ; suivez leurs conseils et nul autre.Tamino et Papageno : Trois jeunes garçons, beaux, doux et sages nous apparaîtront au cours de notre voyage. Les dames : Ils seront vos guides ; suivez leurs conseils et nul autre ».

En réalité (grande clairvoyance de Carsen), ces garçons n’existent pas (voilà pourquoi le metteur en scène les a costumés, lorsqu’il s’agit pour eux d’être sauveurs**, exactement comme Pamina – mêmes robes –, puis exactement comme Papageno – mêmes tabliers). Ces garçons sont Papageno, sont Pamina : ces garçons sont nos fées consolatrices imaginaires mais néanmoins si réelles, que chacun recueille et nourrit et fait vivre, chanter, s’amuser, se distraire tout du moins, et parfois oublie, ou rudoie, malmène, mais qui n’en demeurent pas moins présentes, attentives, patientes, aimantes. En nous, en chacun de nous. Cependant, le génie de Mozart est de ne pas s’arrêter à ce constat, et d’aller au-delà. Le génie de Mozart consiste à dire, par la musique, à nous faire comprendre que ces fées consolatrices n’existent pas en tant que telles, elles n’existent pas en soi ; elles participent d’un courant, elles marquent une épiphanie. Elles sont l’arrêt et la figuration d’un grand et juste mouvement ordinairement caché. Qui nous contient. Et nous meut ? Et nous meut. Et nous retient. Et déborde, déborde de nous. Qui passe par nous et dont on est la source. Qui est tout. Et notre rien également (le « rien » du Richard II de Shakespeare). Ainsi, si la garde parfaitement dévouée nous est invisible, c’est parce qu’elle nous est, plus qu’imaginaire, ontologiquement intime ; aussi ne nous est-il pas possible de nous la figurer, cette garde, car se la figurer, ce serait se figurer soi, en-écorché-vif-et-plus-encore : elle sied dedans nos os, notre cartilage, cette garde, nos pensées, nos yeux, nos entrailles. Nos rêves. Dedans la chair la plus intime de nos rêves ? C’est certain.

Nous cherchons, ne trouvons. Notre système immunitaire ? Cherchons encore. Cherchons sans chercher. Fermons les yeux. Reconnaissons. Quelles sont-elles, ces fées consolatrices ? Quelle est-elle, cette garde ? C’est la musique (voilà pourquoi Carsen fait en sorte que chaque protagoniste ou couple de protagonistes brandisse in fine sa propre flûte), c’est-à-dire la vie même, dès lors qu’elle est sublimée (ce point, pour un Mozart diablement attentif dans sa correspondance aux restes du corps, est primordial). Chacune de nos cellules ? La musique. Notre sang, notre lymphe ? La musique. Nos systèmes sympathique et parasympathique ? La musique. La musique. La musique ! Voilà pourquoi le souffle de la flûte, au sein de La Flûte enchantée (et là est l’enchantement), est comme ces « chants de bergers entendus dans la montagne, quand la voix s’éloigne, vacille, s’efface et nous émeut par l’indétermination même de son origine. On ne sait pas qui chante, ni où ». Est sœur du Zibaldone de Giacomo Leopardi cette flûte mozartienne puisqu’elle a un chant dont la source est indiscernable, dont la source est quelque part en notre profond, en notre inatteignable (mais il nous faut avoir confiance), est notre justesse algébrique, celle de notre respiration, celle de notre mécanisme – et la poésie de Leopardi semble être « l’écho de cette voix [de flûte] qui passe et meurt, mais qui dans l’intervalle ranime la vie et la rend possible », pour reprendre la belle formulation de Jean-Baptiste Para. Rouvrons encore une fois, une dernière fois le livret : « Première dame : Prince, accepte ce présent, notre reine te l’envoie. (Elle donne à Tamino une flûte d’or.) Cette flûte enchantée te protégera et contre mauvaise fortune te soutiendra. Les dames : Avec cette flûte, tu seras puissant, tu pourras changer les passions humaines ; le mélancolique deviendra joyeux […]. Tous : Ainsi une simple flûte vaut plus qu’or et couronnes, car grâce à elle s’accroissent les joies et les plaisirs humains ». Et, bien plus tard : « Pamina (à Tamino) : En quelque lieu que tu ailles, je serai à tes côtés. Je te conduirai, moi-même ; l’amour guidera mes pas ! (le prenant par la main) Il va joncher le chemin de roses, car les roses sont toujours près des épines. Tamino, joue de ta flûte enchantée, elle nous protégera dans notre course. Mon père, en un instant magique, tailla cette flûte au plus profond d’un chêne millénaire, parmi les éclairs, les tonnerres et la tempête. Maintenant viens et joue de ta flûte ! Elle nous guidera sur la route effroyable ».

Ainsi que le souffle (écoutons-le) Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885, traduit de l’allemand par Geneviève Bianquis, GF-Flammarion, 2006) : « À vous, chercheurs hardis, explorateurs, et à tous ceux qui jamais s’embarquèrent sous des voiles astucieuses pour franchir les mers redoutables, à vous, ivres d’énigmes, amis du clair-obscur, dont l’âme cède à l’appel de flûte de tous les dédales de l’abîme, car vous vous refusez à suivre d’une main peureuse un fil conducteur, et ce que vous pouvez deviner, vous détestez d’avoir à le déduire, c’est à vous seuls que je raconterai l’énigme que j’ai vue, la vision du solitaire entre les solitaires ».

Écoutons Mozart.

 

Matthieu Gosztola

 

* Cf. également Howard Chandler Robbins Landon, 1791, La dernière année de Mozart, traduit par Dennis Collins, J.-C. Lattès, coll. Musiques et musiciens, 1988.

** Par exemple : « Les trois garçons (en aparté) : La folie fait rage dans sa tête, le suicide se lit sur son visage. (à Pamina) Douce enfant, regarde-nous ! ».

 

Information pratique La Flûte enchantée de Mozart, mise en scène par Robert Carsen, fut (re)présentée à l’Opéra Bastille du 27 avril au 15 juin 2019.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com