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Les moments forts (38) Le « Così fan tutte » de De Keersmaeker au Palais Garnier (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 23.01.20 dans La Une CED, Les Chroniques

Les moments forts (38) Le « Così fan tutte » de De Keersmaeker au Palais Garnier (par Matthieu Gosztola)

 

« Si une bulle de savon pouvait être de diamant, si un temple élevé à la fragilité pouvait être de marbre, ce seraient les images de cette œuvre magique », écrit Jean Blot à propos de cet opéra buffa en deux actes (1790).

Ce qu’on retient d’abord de ce Così fan tutte, qui s’ouvre sur, disposés en demi-cercle, les six couples de danseurs/chanteurs (chacun des protagonistes étant doublé par son avatar dansant), c’est le goût d’Anne Teresa De Keersmaeker pour la construction de circulations, pour les cercles, et les spirales, pour les figures géométriques, pour l’ordonnancement, pour la complémentarité, goût qui répond à la manière qu’avait Mozart de composer, et dont témoigne – par exemple – André Tubeuf dans Mozart, chemins et chants : « Les mathématiques […] lui furent jeu. À la maison il couvrait tableaux et murs de chiffres et de calculs.

Qu’on ne s’émerveille pas plus tard de le voir combiner, computer, composer, algébrisant peut-être dans sa tête, pour la commodité du maniement, ce qu’ensuite il n’y a plus qu’à dérouler au piano, d’un air d’improviser, ou bien à laisser courir sur le papier comme au fil de la plume. Pas de plan apparent chez Mozart ; pas de brouillon laborieux non plus. Ni canevas ni pense-bête. Des formes toujours, des formules jamais. […] Le calcul est fait : tout est là, à l’œuvre, dans la tête, règles, mesure. Mais dans sa tête Mozart n’entend pas encore sa musique […]. On n’entend que ce qui est sonore […]. Dans sa tête Mozart […] met au point la notation des signes, clairs, distincts, discontinus. Il n’y a plus qu’à transcrire. Il faut que les comptes soient justes ; ensuite il faut qu’on les oublie ; alors la musique advient, sonore, sensible, continue, comme si elle coulait de source. Harmonie préétablie ; divine identité du calcul et de la musique, qui pourtant ne se ressemblent en rien : elle, physique et charnelle, fluente ; lui, abstrait et discontinu ».

Si Anne Teresa De Keersmaeker sait danser, et apprend le classique à l’école Lilian Lambert (à Bruxelles) où elle se lie avec Michèle Anne De Mey et son frère Thierry De Mey qui seront les partenaires de nombre de ses créations, le plus important dans son parcours est que de 1978 à 1980 elle passe deux années à l’école Mudra de Maurice Béjart, et y apprend ce qui concerne l’analyse musicale et le rythme avec le grand pédagogue belge Fernand Schirren. C’est de là que vient sa collaboration avec Boris Charmatz en 2013 (à Bruxelles) pour la création de Partita 2 (l’œuvre sera ensuite donnée à Avignon), sur la célèbre Partita pour violon solo de Bach, « spectacle hardi par sa structure fractionnée en parties uniquement musicales ou uniquement dansées avant que tout ne se réunisse », commente Gérard Mannoni dans Les grands chorégraphes du XXe siècle (Buchet-Chastel, coll. Les grands interprètes, 2015).

Ainsi, ce qu’on retient ensuite de ce Così fan tutte, c’est la relation viscérale à la musique qu’y exprime Anne Teresa De Keersmaeker. Une relation faite – toute – d’écoute. C’était déjà le cas avec Vortex Temporum, créé en 2013 avec sept danseurs et six musiciens, d’après le sextuor éponyme composé par Gérard Grisey en 1996. Pour aborder cette musique, Anne Teresa De Keersmaeker avait souscrit au principe de travail adopté pour sa chorégraphie sur le quatrième quatuor à cordes de Béla Bartók (1984) ou sur la Grande Fugue de Beethoven (1992) : « développer la chorégraphie “partition en main”, mesure par mesure et presque selon l’équivalence “une note / un pas” »*.

Cette relation viscérale à la musique, Anne Teresa De Keersmaeker parvient à l’exprimer dans Così fan tutte sans jamais divorcer d’avec une certaine simplicité : à l’opposé d’un Édouard Lock (dont le travail est très intéressant par ailleurs : en témoigne ce qu’il a accompli avec Tracy Hemingway pour sa compagnie La La La Human Steps – cf. Amelia – ou avec Alice Renavand pour l’Opéra de Paris – cf. Casse-Noisette –), Anne Teresa De Keersmaeker développe une sorte de rousseauiste naturalité dans la danse. Qui est, en une certaine manière, la limpidité (vrai cours d’eau qui court, où boire), la clarté (vraie lumière où reprendre des forces qui étoufferont l’ombre qui, faisant des siennes, respire en nous, avec nous, malgré nous) de la musique de Mozart. Alors que l’on dansait son ballet Fase pour l’inauguration en 2012 de l’espace culturel The Tanks de la Tate Modern Gallery (à Londres), lors d’une interview, Anne Teresa De Keersmaeker confia : « Quand j’ai commencé à danser, ça n’avait rien de très spectaculaire : juste comme dansent beaucoup de petites filles. Donc, dès le début, j’ai développé un langage chorégraphique basé sur un vocabulaire du mouvement simple, comme celui des enfants ». Un an plus tard, lors de la création du beau Vortex Temporum que nous avons évoqué, elle avouera : « Mon partenaire de prédilection était et restera la musique. Mais j’ai aussi passé beaucoup de temps en studio à travailler en silence, pour tenter de capter la musicalité inhérente au mouvement pur. Je me réfère ici à un de mes principes de prédilection : my walking is dancing, comme je marche, je danse, où les rythmes propres du corps, les rythmes automatiques comme les battements du cœur, les rythmes semi-automatiques et plus finement modulés comme la respiration, et enfin le rythme maîtrisé de la marche, sont à la base de la structuration et de la musicalité du mouvement dans le temps et dans l’espace ».

Tous ces rythmes sont présents dans cette mise en scène de Così fan tutte, grâce aux danseurs de la Compagnie Rosas, et disent le sujet même de l’opéra, à savoir combien l’unité de chaque être, son essence, ne se découvre à lui que par l’entremise du changement (courent dans le livret le verbe cangiar – « changer » – et le substantif cambio – « changement » –), ainsi que l’affirmait déjà, en son temps, Montaigne : « Cette mesme ame de Caesar, qui se faict voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se faict aussi voir à dresser des parties oysives et amoureuses. On juge un cheval, non seulement à le voir manier sur une carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire à le voir en repos à l’estable » (I, L, 302 a). Par la grâce de la musique, Mozart rend sensible ce changement dans ses timbres et ses nuances les plus complexes. Ne l’oublions pas : n’abolit pas le changement l’heureux dénouement ; il en est la dernière forme. Et l’énergie kinétique n’est évidemment pas en reste, qui se voue pareillement au changement. Ainsi, dans ce Così fan tutte, « tantôt les mouvements se moulent délicatement sur la musique, ou surlignent tel élément du texte, tantôt la distance se creuse, la danse se faisant autonome tout en conquérant sa liberté sémantique »*.

« Dans Così fan tutte, poursuit Anne Teresa De Keersmaeker, le contrepoint de deux logiques, musicale et dramaturgique, ouvre une faille et un champ de tension extrêmement fécond entre texte et musique, projetant le propos bien au-delà de sa valeur morale et anecdotique. […] Malgré son caractère comique, la musique de Così fan tutte exsude la nostalgie et la tristesse ; elle nous plonge au cœur des vertiges existentiels liés à l’amour. […] Entre liberté et fidélité, l’amour féminin se dévoile comme fibré d’une texture parfaitement inouïe. […] J’ai tenté d[e] répondre [à Mozart] par une partition chorégraphique taillée très précisément sur cette ligne de tension, d’affrontement presque, où tremblent l’un contre l’autre texte et musique ».

De même que la musique de Mozart détourne sans cesse le livret de ses énoncés explicites, Anne Teresa De Keersmaeker a conçu sa chorégraphie « comme une voix autonome, qui exacerbe dans le registre du visible les frictions inapaisables de l’intrigue », analyse Floor Keersmaekers. Et si cette intrigue n’est guère vraisemblable, tant l’intention parodique est patente (cf. Henri Ghéon et ses Promenades avec Mozart), jusque dans nombre de paroles supposément mensongères, cela ne doit en rien constituer un frein à notre adhésion. Qu’elle soit pleine. Car, ainsi que le rappelle Starobinski, nous devons appartenir, « d’instant en instant, à l’événement qui apparaît sur la crête de la musique. L’évidence musicale se suffit à elle-même et communique une profonde vérité psychique. Ne nous demandons pas si elle est entourée par des circonstances vraisemblables ». Et le philosophe de conclure : « La nécessité du sens engendré par la musique apparaîtra d’autant plus forte qu’elle se détachera sur un fond d’artifice et de gratuité ».

 

Matthieu Gosztola

 

Anne Teresa De Keersmaeker : Rosas, 2007-2017, direction éditoriale, Christian Dumais-Lvowski ; textes, Gilles Amalvi et Floor Keersmaekers ; photographies, Anne Van Aerschot et Herman Sorgeloos, Actes Sud et Fonds Mercator, 2018.

 

Information pratique Così fan tutte de Mozart, dans la mise en scène d’Anne Teresa De Keersmaeker, fut présenté au Palais Garnier du 12 septembre au 21 octobre 2017 et sera représenté au même endroit du 19 juin au 13 juillet 2020.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com