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Les moments forts (36) « L’histoire de Manon » de Kenneth MacMillan (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 02.12.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les moments forts (36) « L’histoire de Manon » de Kenneth MacMillan (par Matthieu Gosztola)

 

Ballet qui pourrait être celui de la commotion première.

Devant Manon et des Grieux, devant Aurélie Dupont et Roberto Bolle (captation en Blu-ray disponible ici), l’on se souvient – ne peut que se souvenir – de cette lettre-poème de Georges-Emmanuel Clancier, adressée à Arlette Brunel en août 1966 : « Autour de mon regard ton regard / Comme une lumière que je respire / Nos corps lancés hors du temps / Dans une danse profonde […] ». L’on est certes loin de la fêlure secrète que Svetlana Iourievna Zakharova dépose dans la perfection de ses mouvements – comme elle déposerait une graine, en un terreau d’une richesse sédimentaire inouïe. Quand bien même. Sans atteindre la virtuosité de flamand rose qu’elle déploya dans La Belle au bois dormant de Rudolf Noureev (1999), virtuosité si gracile qu’elle en devenait diaphane, laissant passer à travers elle la lumière – notre lumière –, sans atteindre la grâce sans apprêt par quoi était sacralisé le Sylvia de John Neumeier (2005), Aurélie Dupont met, dans l’expression, dans L’Histoire de Manon, la délicatesse joyeuse puis mélancolique que met Alina Cojocaru dans le mouvement, au sein du bouleversant Giselle de Marius Petipa.

Devant l’amour que Manon et des Grieux se portent, il nous est permis, comme l’a fait Paul Valéry dans sa Philosophie de la danse (1936), de tenter d’approfondir « le mystère d[e] corps qui, tout à coup, comme par l’effet d’un choc intérieur, entre[nt] dans une sorte de vie à la fois étrangement instable et étrangement réglée ; et à la fois étrangement spontanée, mais étrangement savante et certainement élaborée ». Approfondissons, voulez-vous.

Que nous murmure ce ballet ? La grâce est par essence ce qui surgit par accident. En effet, une grâce comprise comme telle n’est jamais voulue, puisqu’elle ne peut survenir que lorsque l’on a fait son deuil d’elle, lorsque l’on s’est refusé à l’atteindre, – à l’attendre même, c’est-à-dire à la provoquer dans sa venue avec notre désir d’elle.

Contrairement à ce que les religions nous enseignent, la grâce ne se confond pas avec la mort. Ce n’est pas l’aboutissement de toute chose. C’en est l’origine. C’est cette part d’origine qui demeure, vive, en chaque réalité, et qu’il est possible d’approcher à tout moment. Quand on est vraiment à l’écoute. Sans chercher à l’être. C’est-à-dire en lâchant prise. C’est-à-dire sans chercher à ce que notre écoute débouche sur l’écoute de quelque chose. « Il nous faut », écrit Jourdan dans ses Exercices d’assouplissement, « affirmer l’inconnu qui nous cerne de toutes parts, car l’inconnu ne nous refuse pas ».

Mais cette part d’origine est-elle ce qui a modelé notre présent ? Même à un niveau très lointain ? La retrouvant, parvient-on à rétablir une continuité, et ainsi à atteindre à une forme d’harmonie qui engloberait passé, présent, et futur ? Non. Bien au contraire, la grâce, parce qu’elle est infiniment fragile, que sa nature est d’être éphémère, nous apprend constamment que c’est avec cette fragilité – qui lui est propre – que nous nous sommes construits.

Comme l’est le troisième acte de l’Anastasia du même Kenneth MacMillan, pathétique est in fine cette histoire et singulière et universelle, où les personnages choisissent de mettre leur « âme au désespoir, [leur] flamme en liberté », pour reprendre les mots de Chimène dans Le Cid. Se lèvent, un à un, les mots de l’Abbé Prévost : « N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait : c’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. […] Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer, et d’attendre la mort sur sa fosse… ». Se lèvent, un à un, les silences qui entourent la parole de l’Abbé Prévost.

Et qu’il nous soit permis – au terme de cette journée du 18 mai 2015 qui marqua les adieux d’Aurélie Dupont en tant que danseuse étoile du Ballet de l’Opéra national de Paris –, pour révéler ce que la danse porte, selon nous, comme significations dans L’Histoire de Manon, de détourner de leur cours des phrases extraites du premier texte de Starobinski (un compte rendu de Porche à la nuit des Saintsde Pierre Jean Jouve ; cf. Suisse contemporaine, n°3, 1942) : La danse, en ce temps de frustration, est l’un des derniers actes libres qui appartiennent encore à la personne. Et c’est l’honneur de la danse qu’elle soit la dernière possession de l’être humain après qu’on lui a tout arraché, qu’elle soit radicalement liée à cette espérance et à cette angoisse fondamentales qui persistent en l’être humain tant que le souffle persiste, et que leurs justifications – à la danse, à l’espérance, à l’angoisse – se confondent avec les justifications de toute vie. Ce qui est plus, la danse, lorsqu’elle ouvre sur une aventure et un risque pléniers, aura le pouvoir de restituer la femme, l’homme à leur destin, – à un destin où, à vrai dire, rien n’est apaisé, rien n’est pour elle, pour lui résolu d’avance, mais où ils éprouveront du moins comme une responsabilité et comme une sommation le seul fait de leur présence en face de l’incendie et de l’écroulement.

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com