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Les Moments forts (30) Die Zauberflöte à Londres (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 23.10.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (30) Die Zauberflöte à Londres (par Matthieu Gosztola)

 

Enfin une Flûte enchantée enchanteresse ! Cela tient entièrement à la mise en scène de Simon McBurney.

L’on se souvient de la séquence du Club Silencio, dans Mulholland Drive (2001). Je raconte de mémoire. Tout est enregistré. On l’apprend, on le comprend avec le trompettiste. Cela nous est répété. Comme un avertissement. La musique qu’on entend est enregistrée, on nous le dit encore une fois. Il n’y a pas d’orchestre ; c’est une illusion. Puis vient cette femme en grand deuil. En grand deuil d’elle-même : elle est en proie à la douleur d’être, au regret du passé, à la nostalgie de l’insouciance, à la pulsion du chant qui tient autant à la mort qu’à la vie. On boit son chant. On boit – très expressif, très maquillé – son visage, qui module ce chant. On en oublie l’avertissement qui a été proféré, proféré encore. Cette femme s’écroule. Perd connaissance. Son chant continue. Par deux hommes, elle est – pendant que son chant, déchirant, continue de s’élever, d’invisiblement tournoyer – sortie de scène, avec calme. Une lenteur qui prouve, peut-être, que la perte de connaissance était pareillement jouée. Et là le miracle advient.

Notre émotion, au lieu de se recroqueviller sur elle-même, au lieu de se rétracter, au lieu de disparaître, craintive, mollusque puissant, dans la coquille de l’indifférence, se déploie, se déplie. Déplie ses ailes de papillon. D’ange peut-être ! Notre émotion était chrysalide pendant que l’on buvait et le chant de cette femme et le visage qui nous semblait être à l’origine de ce chant. Elle était seulement chrysalide.

McBurney avec sa mise en scène de La Flûte enchantée radicalise cette hypothèse formulée par David Lynch dans Mulholland Drive. En montrant tout du spectacle, de ses rouages, en exhibant les petites mains qui le façonnent, qui le permettent (et en voulant ainsi faire du public le témoin d’une vibrante déclaration d’amour adressée aux intermittents du spectacle), en rappelant à chaque instant que l’illusion du spectacle – nappes dans lesquelles on baigne – est illusion, McBurney, paradoxalement, conforte l’émotion qui est rattachée à cette illusion, paradoxalement raffermit notre émerveillement devant cette illusion.

Car c’est bien d’émerveillement qu’il s’agit : frisson quand les oiseaux de papier tenus par des accessoiristes se mettent à suivre Papageno, frissons.

 

Matthieu Gosztola

 

Informations pratiques : Deux représentations (énième reprise) de La Flûte enchantée de Mozart (les 9 et 11 avril 2019) dans la mise en scène de Simon McBurney au London Coliseum (St Martin’s Lane, London WC2N 4ES).

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com