Identification

Les Moments forts (27) Toutânkhamon en visite à Paris (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 05.09.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (27) Toutânkhamon en visite à Paris (par Matthieu Gosztola)

« La période à laquelle appartient la tombe » de Toutânkhamon [1] est, reconnaît Howard Carter [2], « à bien des égards, la plus intéressante de toute l’histoire de l’art égyptien ». Carter s’attendait donc à trouver des merveilles, lors de sa découverte (Louxor, Vallée des Rois, KV62). Il était loin, cependant – ce fut une « véritable révélation » –, « d’imaginer la vitalité étourdissante », laquelle ne pouvait que « bouleverser toutes les idées reçues », qui caractérisait certains des objets qu’il découvrit.

Le mot qui revient le plus, dans la bouche des spectateurs, lorsqu’une fois dans l’espace de l’exposition, après avoir subi les deux files d’attente puis les quatre minutes de présentation filmée obligatoires, on écoute l’alentour, c’est : « finesse ». Comment du reste s’exclamer autrement, face aux objets qui constituent le trésor de Toutânkhamon, face à leur suprême délicatesse ? Ce raffinement – extrême – « coexiste avec la douceur », affirme Anne Dufourmantelle, qui ajoute aussitôt : « C’est la manière dont le bois est sculpté, travaillé, la subtilité d’une couleur, le déroulé d’une courbe […]. La douceur semble incrustée dans le geste, déposée avec lui dans la matière. […] Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant ». En cela, les objets bellement (beau clair-obscur) mis en valeur à la Villette – chacun d’eux – nous font irrémédiablement songer à cette tradition suivant laquelle il fallait cinq mille couches de laque pour faire un meuble à la cour royale de Pékin.

Prenons pour exemple un « simple » coffret. « Ce coffret », relate Carter, contient « des objets précieux, parmi lesquels une robe de cérémonie en peau de léopard, semée d’étoiles d’or et d’argent et ornée d’une tête de léopard plaquée d’or et incrustée de verre coloré ; un très gros scarabée, magnifiquement travaillé, en or et lapis-lazuli ; une boucle de ceinture plaquée d’or et décorée de scènes de chasse en minuscules granulés ; un sceptre en or massif et lapis-lazuli : des collerettes polychromes et des colliers de faïence. Dans un linge [sont] enroulées quelques bagues en or massif, dont nous reparlerons plus tard ».

Face à cette douceur – accomplie, lumineuse – des objets, conçus de telle sorte que le moindre détail, si petit soit-il, serait-il destiné à ne pas être vu, recèle autant de perfection(s) que leurs points les plus saillants, que leur entière structure, il est permis d’éprouver cette sorte d’émotion qu’a bellement décrite le poète Olivier Barbarant, et qu’il a éprouvée pour sa part devant un tableau de Pierre Dupuis (peintre français du XVIIe siècle), « Le panier de prunes », alors qu’il visitait le musée désert d’une petite ville de province, La Fère, dans le département de l’Aisne : « Soudain palpite devant vous la paille claire d’un panier // Sans image sans crâne à gauche sans le moindre soupçon d’allégorie / Rien que l’étain du fond l’or terne de l’osier l’encre des quetsches entassées / Qui vous cisaillent / D’un coup cassent les deux jambes / N’était le gardien déjà l’on serait à genoux / Sans comprendre priant un tas de prunes ».

Face à l’Éventail en bois doré à la « chasse à l’autruche » (Carter 242 / JE 62001 / GEM 284 ; bois, feuille d’or ; longueur totale : 105,50 cm ; longueur de la hampe : 95 cm ; hauteur de l’éventail : 10,50 cm ; largeur de l’éventail : 18,50 cm ; chambre funéraire), face au Chabti en bois tenant un fléau et portant une coiffe némès dorée et un large collier (Carter 110 / JE 60825 / GEM 171 ; bois, gesso, feuille d’or, bronze ; hauteur : 53,60 cm ; largeur maximale : 14,80 cm ; épaisseur maximale : 8,50 cm ; antichambre), face à la Figure en bois doré de Toutânkhamon sur un esquif lançant un harpon (Carter 275-c[a] / JE 60709 / GEM 338 ; bois, gesso, feuille d’or, alliage de cuivre ; hauteur de la figure : 75 cm ; longueur du piédestal : 70,50 cm ; largeur du piédestal : 18,50 cm ; hauteur du piédestal : 5,60 cm ; chambre du trésor), face au Chabti en bois coiffé d’une couronne khépresh en ébène et tenant une crosse et un fléau (Carter 318-a / JE 60830 / GEM 174 ; bois, feuille d’or, peinture ; hauteur : 48 cm ; chambre du trésor), face à l’un des chabtis en bois que Carter découvrit dans un coffret en forme de chapelle (d’après une inscription sur la boîte, les figurines sont toutes en bois de mérou ; c’est une essence qui n’a pas – encore – été identifiée avec certitude, mais il s’agit de l’un des bois de conifères importés du Levant), et dont la beauté et la douceur fulgurent, il est permis d’éprouver cette commotion qui laisse le poète sans voix : « Tout le faux-semblant des idées dès qu’une œuvre parle s’effondre / C’est la ruine des mots on ne sait pas ».

Pareille émotion peut faire merveilleusement suffoquer dans son tréfonds le visiteur de l’exposition, quel qu’il soit (merveilleusement, car c’est alors d’un appel d’air d’une autre sorte qu’il s’agit, venant de quelle hauteur), et ce alors même que les objets les plus remarquables du trésor de Toutânkhamon sont tous absents. Le trône – notamment – n’a pas fait le voyage. Alors, tournons-nous vers Carter pour se souvenir qu’il existe : « […] C’est sous ce lit que se trouvait un des grands trésors de la tombe – le plus précieux peut-être jusqu’ici : un trône, entièrement recouvert d’or, richement décoré de verre, de faïence et de pierres. Les pieds, en forme de félins, sont surmontés d’une tête de lion, fascinante de force et de simplicité. De magnifiques serpents couronnés et ailés forment les bras. Entre les montants qui soutiennent le dossier se lovent six cobras protecteurs, sculptés dans le bois, dorés et incrustés. Mais c’est le panneau du dossier qui donne toute sa valeur au trône, et je n’hésite pas à affirmer que c’est la plus belle chose que j’ai jamais vue en Égypte. La scène représente une des pièces du palais, délimitée par deux colonnes florales, une frise d’urœus (les cobras royaux) et un soubassement à redans. Le soleil darde ses rayons protecteurs sur les souverains. Le roi est assis sur un trône recouvert de coussins, dans une pose familière, un bras négligemment posé sur le dossier. Devant lui se tient la jeune reine qui met la dernière touche à la toilette de son époux. Elle tient dans une main un petit flacon de parfum ou d’onguent et, de l’autre, elle enduit doucement son épaule ou ajoute une touche de parfum à la collerette. Les couleurs de la scène sont restées étonnamment vives. Le visage et les autres parties exposées du corps des souverains sont en pâte de verre rouge, et les coiffures en terre vernissée, turquoise. Les vêtements, plaqués d’argent noirci par le temps, jettent un éclat délicat. Les couronnes, collerettes, écharpes et autres détails ornementaux sont incrustés de pâte de verre colorée, de terre vernissée, de cornaline et d’un élément jusqu’ici inconnu : du calcite fibreux translucide, souligné de pâte polychrome, qui ressemble au verre millefiori. Tout le reste du trône est plaqué de feuilles d’or. Dans son état original, l’or et l’argent fraîchement appliqués, le trône devait briller de tous ses feux. Sans doute eût-il paru excessif à un œil occidental, accoutumé aux ciels gris et aux teintes neutres. Aujourd’hui, un peu terni par le temps, il présente une harmonie de couleurs incomparable ».

Le sarcophage – notamment –, les cercueils et le masque d’or (pièce maîtresse de l’exposition de 1967 consacrée à Toutânkhamon, à Paris) n’ont pas fait le voyage. Alors, tournons-nous vers Carter pour se souvenir qu’ils existent : « Le deuxième cercueil, long de deux mètres, était couvert d’une épaisse couche d’or avec des incrustations de verre opaque imitant le jaspe rouge, le lapis-lazuli et la turquoise. Très semblable au premier, il symbolisait Osiris. […] C’est alors que nous découvrîmes le troisième cercueil. Il était de même forme que les autres, mais sa décoration était cette fois dissimulée sous un linceul rougeâtre. Le visage, d’or bruni, était nu. Sur le cou et la poitrine, il y avait une collerette de grains et de fleurs cousue sur un support de papyrus et, posé exactement sur la perruque “Nemes”, se trouvait un napperon de lin. […] Les photos prises, je retirai la collerette et la pièce de tissu. Nous fûmes alors émerveillés. Long d’un mètre quatre-vingt-cinq, ce troisième cercueil était en or massif. Le mystère du poids, qui jusqu’ici nous avait troublés, était enfin éclairci. Cela expliquait également pourquoi il avait si peu diminué quand le premier cercueil et le couvercle du deuxième avaient été retirés ; il fallait encore huit hommes vigoureux pour le soulever. Le visage d’or était toujours celui du pharaon, mais ses traits étaient encore plus jeunes. […] Sur la collerette conventionnelle du “Faucon”, également en cloisonné, il y avait un large collier double, amovible, composé de disques d’or rouge et jaune, et de faïence bleue, qui en rehaussait l’éclat. […] Le troisième cercueil et le corps du deuxième furent […] transportés dans l’antichambre, où il était plus facile de les manipuler et de les examiner. C’est là que l’importance et la beauté de notre découverte nous apparurent réellement, quand cette pièce unique et merveilleuse, ce cercueil d’un mètre quatre-vingt de long, masse fabuleuse d’or sculpté, de deux centimètres et demi à trois centimètres et demi d’épaisseur, resplendit devant nous ».

Et l’on songe à toutes les autres absences… Autrement plus douloureuses (car une visite, il y a une dizaine d’années, au musée du Caire, a plongé en notre esprit, pour qu’elles ne soient plus jamais retirées, des mains de consolation). On songe aux trésors, perdus à jamais, des autres tombes de la Vallée des Rois [3] : l’exposition, du reste, nous y invite, puisque la seconde file d’attente nous met face à une photo grand format de cette Vallée mythique, nous laissant tout loisir de la contempler, et, la contemplant, de mettre en branle notre imagination.

Toutânkhamon était très loin d’être un grand roi, et, en outre, mourut à environ dix-neuf ans, peut-être d’une hémorragie cérébrale (l’examen de sa momie a révélé une blessure dans la région de l’oreille gauche) ; comme le résume Nicolas Grimal dans Histoire de l’Égypte ancienne (Librairie générale française, coll. Références, 1994, 668 pages) : « […] les égyptologues apprirent au public que ce qui lui paraissait un trésor d’un luxe inouï n’était en réalité qu’un bric-à-brac hâtivement constitué en partie des dépouilles de ses deux prédécesseurs pour ensevelir un roitelet sans pouvoir […] ». Et pourtant, Carter et son équipe dénombrèrent dans la tombe du jeune pharaon pas moins de 5398 objets archéologiques, dont le relevé et la restauration prirent dix ans ! Il aurait pu difficilement figurer davantage de choses dans les quatre petites pièces de KV62 !! Ce qui a sauvé le « trésor » du « roitelet » Toutânkhamon fut, paradoxalement, son absence de grandeur, et le fait que ses successeurs aient tout fait pour l’effacer de l’historiographie.

Imaginons, imaginez quel dut être le trésor des grands rois d’Égypte : Khéops, dont le complexe funéraire fut érigé vers 2650 avant J. C. [4] ; Aménophis III qui, jouissant d’une longue période de paix et d’harmonie (le seul acte de guerre est une campagne dissuasive qu’il mena au début de son règne, en l’an 5, les relations avec le Proche-Orient témoignant, pour le reste, du grand rayonnement de l’Égypte en Asie et dans le bassin méditerranéen), réalisa, durant trente-huit années, un programme monumental dans tout l’empire, depuis le delta du Nil jusqu’au Soudan, faisant décorer avec somptuosité [5] les temples de reliefs et de statues dont la taille et le nombre restent inégalés jusqu’à présent ; Thoutmôsis III, dont la tombe est l’une des plus imposantes de la Vallée des Rois (elle mesure 77 mètres de long !) ; Séthi Ier, dont la tombe, aux fresques somptueuses, est la plus imposante de la Vallée des Rois (elle mesure 100 mètres de long !) ; Ramsès II (mis à l’honneur au Louvre en 1999, à travers l’exposition sur les « monuments d’éternité de Ramsès II »)…

La tombe de Ramsès II (KV 7) qui semble avoir été achevée une cinquantaine d’années avant son décès, et dont le décor rivalisait, pense-t-on, avec celui de la tombe splendide de son père Séthi Ier… KV 7, dont il ne reste que des fragments – nombreux – des éléments décorés provenant de la chambre sépulcrale, des fragments – nombreux – du sarcophage et du réceptacle des canopes, en calcite, des fragments en calcaire peint de deux têtes de guépards, supposées appartenir au lit funéraire sur lequel le sarcophage aurait été placé, une étiquette de jarre au nom de Ramsès II…

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Tombe qu’il faut mettre en relation avec la sépulture – intacte – de Psousennès Ier, exhumée par Pierre Montet, à Tanis, en 1940.

[2] La Fabuleuse découverte de la tombe de Toutânkhamon, traduit de l’anglais par Martine Wiznitzer, Éditions Phébus, collection Libretto, 2019. Toutes les citations de Carter sont extraites de cet ouvrage, qui s’affirme compagnon idéal de la visite de l’exposition.

[3] « À la différence des pyramides des époques antérieures, dans lesquelles les sanctuaires jouxtaient la tombe, sanctuaires et tombes des pharaons du Nouvel Empire étaient séparés : les lieux de sépulture étaient enfouis dans la Vallée des Rois et les temples se dressaient le long des terres atteintes par la crue du Nil. […] Au moins soixante-trois tombes dont vingt-six royales furent creusées dans la Vallée. Chacune des tombes royales était unique : sa disposition se conformait à la vision de chaque souverain – ou de ses prêtres –, elle reflétait sa conception de l’au-delà et elle devait en outre surpasser les tombes de ses prédécesseurs » (Zāhī A. Ḥawās, Le trésor de Toutankhamon, photographies de Sandro Vannini, Imprimerie nationale, 2008, 295 pages).

[4] « La pyramide de Kheops, ou Grande Pyramide, est depuis l’Antiquité l’une des Sept Merveilles du monde. Avant qu’elle ne perde son pyramidion, elle dominait les autres pyramides du haut de ses cent quarante-neuf mètres cinquante. Si son revêtement de calcaire a aujourd’hui presque entièrement disparu, c’est parce que, dès la fin de l’Ancien Empire, il a servi à la construction de nouveaux monuments. Au Moyen Empire, Amenemhat Ier (1991-1962) utilise ainsi des blocs de la Grande Pyramide pour construire la sienne… ». On entre aujourd’hui dans la pyramide de Kheops par « une ouverture – creusée au IXe siècle par un boulet de canon à la demande du calife al-Mamoun, persuadé que la pyramide renfermait un trésor – située au-dessous de l’entrée originelle ». (Richard Lebeau, Pyramides, temples, tombeaux de l’Égypte ancienne : visite archéologique ; cartes, coupes, plans et hiéroglyphes de Claire Levasseur ; préface de Pascal Vernus, Éditions Autrement, collection Les guides Autrement, 2004)

[5] Nicolas Grimal écrit ainsi dans son Histoire de l’Égypte ancienne : « le règne » d’Aménophis III, « en ouvrant […] le pays aux influences orientales, atteint un degré de raffinement qui restera inégalé par la suite, même lorsque les produits précieux d’Asie et de Nubie alimenteront […] les ateliers royaux ».

 

Informations pratiques : l’exposition « Toutânkhamon, Le Trésor du Pharaon » est présentée à la Grande Halle de la Villette (211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris), du 23 mars au 15 septembre 2019.

À noter : à venir (automne 2020), une exposition au Louvre (Hall Napoléon) intitulée « Moi, Taharqa, pharaon des deux terres ».

  • Vu: 205

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com