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Les Moments forts (26) Le Lac des Cygnes à l’Opéra Bastille (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 07.10.19 dans La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (26) Le Lac des Cygnes à l’Opéra Bastille (par Matthieu Gosztola)

 

La grâce.

La nécessité d’écrire un compte-rendu de ce spectacle (Le Lac des cygnes dans la version chorégraphiée en 1984 par Rudolf Noureev) ne peut que provoquer le sentiment d’un déchirement. Voire d’une impossibilité. Comment les mots de la tribu (cf. Mallarmé) pourraient-ils rendre compte de ce qui, par essence, transcende toute réalité et donc, bien évidemment, les possibilités du langage (ainsi l’inoubliable finale) ? Dans ces conditions, pourquoi ne pas préférer le silence, pourquoi ne pas se référer au silence, le silence bruissant d’une indicible présence ? Et pourtant, dans le désir de faire partager ce qui me paraît une grâce, je tente de communiquer mon expérience malgré la conscience du caractère dérisoire – par définition – de ma tentative.

La superbe. Plusieurs moyens sont à notre disposition. L’équitation. Béatrice Bonhomme remarque ainsi dans Dernière adolescence : « Le cheval, c’était pour moi la géographie d’un nouveau monde, aérien, dans lequel on part seul à travers le givre craquant, le soleil glacé. Il nous arrivait de louer des chevaux, et de partir au petit matin, dans cette brume encore fraîche de l’été, ivres de froid et de silence hormis le galop du cheval qui tape le rythme interne d’un pouls magique, rois enfin divertis par cet envol comme si nous possédions l’espace dilaté par le seul rythme que nous lui imprimions ».

La natation. Olivier Barbarant décrit avec justesse son expérience de la natation dans Je ne suis pas Victor Hugo (je souligne). La natation, c’est-à-dire « la moins inexacte approximation de ce que d’autres connurent comme des extases mystiques ». « [L]’âme envahie de bleu, le corps entre la fusion et le sentiment néanmoins maintenu, avec délectation, de sa différence, la tête exclusivement occupée du battement du sang aux tempes, la pesanteur tout entière convertie en grâce, en mouvements déliés de danse, je mourais aux formes et aux apparences, renaissais chaque fois aux délices d’un seul et pur élément ».

Et il y a – et c’est le cas déjà, comme l’a souligné Barbarant, dans la nage – la danse. Dansant, est-on (devient-on, se reconnaît-on) comme l’eau sans limites ? Est-on la déclinaison heureuse des choses sans frontière ?

Lorsqu’on doit bâtir une danse, écrit le poète Stéphane Bouquet, lui-même danseur, on devient « sans géographie ». Danser, est-ce renouveler avec l’Antiquité ? Est-ce non plus prononcer mais vivre, épeler avec son corps, syllabe après syllabe, et recommencer du début, lorsqu’on est parvenu à « mer », la phrase d’Empédocle : « et je fus autrefois […] un garçon et une fille, un buisson et un oiseau, un muet poisson dans la mer » (Purifications, fragment 117*) ?

Pourquoi pas ? La danse, affirme le sociologue David Le Breton, « est induction d’un sujet en suspens, créant l’espace et le temps où elle se produit, elle est invention de formes et de contenus ». Mais il faut ajouter que si l’on renoue avec l’Antiquité, c’est pour que tout soit nouveau. Il n’y a pas de retour, plutôt advenue neuve d’une Antiquité qui nie, en son cœur, tout principe de reconduction, tout mécanisme de répétition. Le romancier Yannick Haenel, compagnon d’une danseuse (aussi sa vision, parce qu’amoureuse, est-elle criante de vérité), affirme : « il n’y a pas de geste ancien. Un geste ancien est un geste mort, c’est un geste qui n’existe pas – une simple habitude. Il n’y a que des gestes nouveaux : de la nouveauté seule d’un geste s’invente ce qu’on nomme un geste ». Voyez un corps qui danse : il « ouvre avec ses gestes des espaces où aucun geste encore n’est allé ». La danse est, résume David Le Breton, « matrice éternellement renouvelée du sens plutôt que répétition du même. Elle invente de nouveaux langages ou de nouvelles manières d’être, elle est une exploration sans fin du continent corporel ». Une danseuse, écrit Yannick Haenel, « envoie son geste dans l’air afin de trouver des espaces qui, avant ce geste, n’existaient pas. Avec ses gestes, elle invente des espaces ; et avec ces espaces, elle invente le corps qui les découvre ».

La danse invente de facto de nouvelles manières d’être. Pourquoi ne pas être cygne ? Si l’on aime, la question ne se pose pas. Dansant, l’on affirme immanquablement, si l’on aime, son devenir-cygne (cf. Deleuze). Est-ce un maléfice, vraiment ? Dansant, si l’on devient cygne, si l’on aime, les mots de Lady Chatterley glissent dans notre corps, et nous font bourgeonner (pourquoi nos mouvements, nos ailes, ne seraient-ils, ne seraient-elles pas nos bourgeons ?) : « Elle avait fait éclater sa chrysalide ; un être nouveau en était sorti. Pourquoi n’était-on jamais préparé à ces grandes métamorphoses ? Pourquoi ne savait-on pas que le grand événement de la vie […] était cet entraînement de l’être, corps, esprit et âme par un fluide nouveau qui le transformerait, tel un paysage bouleversé […] par le printemps et l’été naissant ? ».

« La danse est célébration du monde, consécration du fait tranquille d’exister et une forme d’offrande au monde et aux autres, un contre-don au fait de vivre », écrit justement David Le Breton. Et pourtant, devant Le Lac des cygnes (Лебединое озеро / Lebedinoïe ozero), face au somptueux corps de Ballet de l’Opéra (le Tutu, merveille !), face aux alignements qui jamais ne pactisent avec l’erreur, avec la faute, face aux arabesques qui redonnent à l’eau tout son ineffable (son ineffable de tulle, de mousseline), face à l’idéal décor d’Ezio Frigerio, et pourtant, se lève en soi – et nous enveloppe – une brume. Une brume intérieure : une mélancolie que nous pouvons éprouver, à l’instar de Bachelard, devant « les eaux dormantes, […] une mélancolie sans oppression, songeuse, lente, calme ». L’on sentirait presque l’odeur de la menthe aquatique, laquelle a appelé en Bachelard « une sorte de correspondance ontologique » qui lui a magnifiquement fait « croire que la vie est un simple arôme, que la vie émane de l’être comme une odeur émane de la substance, que la plante du ruisseau doit émettre l’âme de l’eau… ». « S’il me fallait revivre à mon compte, a confié un jour le philosophe, le mythe philosophique de la statue de Condillac qui trouve le premier univers et la première conscience dans les odeurs, au lieu de dire comme elle : “Je suis odeur de rose”, je devrais dire “je suis d’abord odeur de menthe, odeur de la menthe des eaux” ». À pareille songerie nous conduit ce ballet. Nous parvient, nous qui regardons (l’œil écoute), une addition d’élans, – et c’est beauté. L’on pourrait jurer, à notre réveil (voir et écouter** Le Lac des cygnes, c’est subir un enchantement), le plus tard possible : « je suis odeur de cygne ».

 

Matthieu Gosztola

 

* Cf. Mircea Eliade, Aspect du mythe, Gallimard, collection Folio essais, 1988.

** Rappelons que c’est Marius Petipa et son assistant qui redonnèrent à la partition de Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1876) toute sa verdeur. Au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. En 1895. Oh comme j’aurais aimé y être !

 

Informations pratiques Le Lac des cygnes – ballet de Tchaïkovski dans la version chorégraphiée de Noureev –, à l’Opéra Bastille (Place de la Bastille, 75012 Paris), du 11 mars au 9 avril 2015.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com