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Les Moments forts (25) Don Giovanni au théâtre des Champs-Élysées (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 01.07.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (25) Don Giovanni au théâtre des Champs-Élysées (par Matthieu Gosztola)

L’orchestre (par la grâce de Jérémie Rhorer), l’avancée, dans l’air du très beau théâtre des Champs-Élysées, que nous respirons, des vibrations du souffle – infiniment modulé – des chanteuses, des chanteurs* (et nul travail ne semble rattaché à cette modulation savante, laquelle semble, de ce fait, être le fait de la vie même), toute la musique, dans sa précision, montre combien – quand bien même l’une des caractéristiques de ce dramma giocoso (« drame joyeux ») de Mozart est de naviguer, suivant une rythmique endiablée, et avec éclat, d’un registre à l’autre – l’opéra pris dans son ensemble offre une unité exemplaire, de laquelle une harmonie toute classique ne cesse jamais de sourdre. En témoigne la façon dont l’Ouverture de l’opéra et la chute de Don Giovanni se répondent. Cette grande unité qui fait que chaque détail apparaît stricto sensu comme la partie d’un tout est d’ailleurs l’une des signatures les plus flagrantes de la musique de Mozart, comme le résume Niemtschek, qui a bien connu le compositeur (propos cités par Jean et Brigitte Massin dans Wolfgang Amadeus Mozart, Fayard, 1990) : « Mozart écrivait tout avec une rapidité et une légèreté qui pouvaient, à première vue, sembler de la facilité ou de la hâte. Il n’allait jamais au clavecin en composant. Son imagination lui présentait l’œuvre tout entière, nette et vivante, dès qu’elle était commencée. Sa grande connaissance de la composition lui permettait d’en embrasser d’un coup d’œil toute l’harmonie ».

En outre, cette mise en scène de Stéphane Braunschweig – l’une des plus belles qu’il nous ait été donné de voir – sert le mythe de Don Juan tel que Mozart et Da Ponte l’ont porté, – l’un et l’autre s’étant inscrits dans la mouvance de l’esprit des Lumières, l’un et l’autre ayant assumé une succession d’influences** –, et tel que le résument Jean et Brigitte Massin dans leur ouvrage déjà cité : « [Parmi tous les personnages,] seul Don Giovanni agit vraiment ; dans un sens, on peut aussi dire qu’il ne connaît que des échecs, du moins après avoir tué le Commandeur ; mais c’est lui qui, d’un bout à l’autre, commande l’action des autres, leur impose son rythme et sa personnalité. Il les impose psychologiquement ; il ne les impose pas moins musicalement : il suffit de comparer son rôle dans les deux finales au rôle d’Almaviva dans les morceaux correspondants des Noces [de Figaro], la façon dont il s’empare des phrases musicales des autres, les étoffe, les transfigure. De là vient que, tenant au caractère buffa par tant de côtés, Don Giovanni ne se trouve jamais dans une situation ridicule, ni même humilié […]. Lorsqu’il s’esquive devant Elvira, laissant Leporello répondre pour lui, il est odieux, mais continue à mener le jeu. Et quand il s’ouvre un chemin, l’épée au poing, à la fin du premier acte, ou quand il tient tête au Commandeur et refuse de se repentir, la musique est d’accord avec le texte pour affirmer son authentique grandeur, – il faut même dire : son héroïsme. Les nobles et délicats sentiments d’Ottavio, la bravoure d’Anna, le pathétique profond d’Elvira, sont de peu de poids en face de lui ».

Casanova apparaît, selon la formule de Zweig, et Camus aura lui aussi cette sorte de vision, comme l’homme « le plus vivant de tous les vivants ». Tel semble être également Don Giovanni (et l’alcôve, et le lit, et le blanc, et le rouge, et la lumière de Marion Hewlett sont là pour nous le rappeler). Celui-ci (le livret et la musique sont là pour nous le signifier) vit (vit sa vie, vit la vie) sur le versant si intense, si vibrant, tellement cruel parfois, mais toujours enjoué jusque dans le désespoir, de l’émotion, conçue comme ne pouvant résulter que d’une rencontre charnelle avec l’autre. Rencontre éminemment charnelle même quand rien ne semble, à première vue, l’être. Car la musique est là : le chant, même dans la rencontre déshabillée de toutes les nuances du toucher, soutenu par la richesse orchestrale (satin ondulant comme le feraient des vagues), tisse des liens charnels – les deux êtres étant jetés dans les draps de la mélodie – avec celui ou celle à qui il s’adresse.

Voulant goûter à l’autre, incessamment, et s’approprier, le temps d’un instant, l’essence même de l’éclair de la joie, Don Giovanni, qui ne reniera jamais, même au seuil de la mort, cette volonté suprême, cherche à faire se dissoudre en lui la « part de divin » (toute la part) qui fait son chemin jusqu’au plus profond de nos cellules, les agençant ensemble, toutes ensemble, comme sont agencées ensemble les planètes, pour l’amour, pour son tournoiement.

Néanmoins, dire cela ne suffit pas. Il faut aller plus loin. Car l’« authentique grandeur », l’« héroïsme » de Don Giovanni mis en avant par Jean et Brigitte Massin tiennent surtout au fait que, parmi tous les personnages, lui seul possède véritablement un corps. Mais attention, nous parlons du corps-croissance, tel qu’il a été précisément défini par le philosophe Paul Audi (in Supériorité de l’éthique, De Schopenhauer à Wittgenstein, Presses universitaires de France, coll. Perspectives Critiques, 1999) : « L’esprit : je veux dire le corps. Certes pas le corps objectif, qu’on voit, qu’on touche et qu’on sent ; cette enveloppe charnelle qu’on mesure, comprend et décompose ensuite en une série d’organes ou de fonctions diverses. Non pas en effet le corps organique ou fonctionnel, mais le corps subjectif, intensif, charnel, vivant – et à ce titre “invisible”. Un corps qui, selon l’expression de Rousseau, “se porte pour ainsi dire toujours tout entier avec soi”, parce qu’il est ce “soi” lui-même et en son tout, un soi parvenant justement en soi dans le “vouloir” toujours déjà auto-affecté de son être-en-vie – c’est-à-dire de son incarnation. Un corps que son pâtir grandit, parce qu’il l’agrandit de cela qui le précède et l’excède de toutes parts, et qui “se montre” en tant que soi-même toujours plus grand que soi ; un corps jouissant et souffrant qui est en tous points de sa chair une pure “croissance” en soi, ein Wachstum, selon le mot exceptionnel de Kafka. Un corps-croissance ».

La chute de ce corps-croissance qu’est Don Giovanni n’en est que plus bouleversante. La chute ? Chariot médical ; ouverture – rougeoyante – d’un four à crémation, mais chut, chut.

 

Matthieu Gosztola

 

* Génial Robert Gleadow ; Jean-Sébastien Bou ; Julie Boulianne ; Myrto Papatanasiu ; éblouissant Steven Humes ! – mais il faudrait tous les citer.

** Celle de la comédie de Molière Dom Juan ou le Festin de Pierre, mais aussi celle de Don Giovanni Tenorio o sia il dissoluto (Don Juan Tenorio ou le Dissolu) de Goldoni joué à Venise en 1736, soit moins d’un an avant la création du Don Giovanni de Mozart ; et celle de Don Giovanni ou Le Convive de Pierrede Gazzaniga, sur un livret de Giovanni Bertati.

 

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com