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Les Moments forts (24) Bresson à la Cinémathèque (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 26.06.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (24) Bresson à la Cinémathèque (par Matthieu Gosztola)

 

Blanchot écrit dans « L’expérience-limite », à propos de la rue et du déferlement de visages – souvent décrit par le poète Stéphane Bouquet – qui s’y produit : « La rue n’est pas ostentatrice, les passants y passent inconnus, visibles-invisibles, ne représentant que la “beauté” anonyme des visages et la “vérité” anonyme des hommes essentiellement destinés à passer, sans vérité propre et sans traits distinctifs (dans la rue, lorsqu’on se rencontre, c’est toujours avec surprise et comme par erreur ; c’est qu’on ne s’y reconnaît pas ; il faut, pour aller au-devant l’un de l’autre, s’arracher d’abord à une existence sans identité) ». Le sociologue David Le Breton, quant à lui, confie à Joseph J. Lévy : « J’ai […] toujours éprouvé un émerveillement à regarder les visages. […]. Je suis alors porté par le sentiment de participer à l’écoulement du monde, d’être l’une des pulsations de la vie errante ». Et ailleurs, au sujet de ses nombreux voyages : « Ce qui me touchait dans ces voyages, c’était de marcher des heures dans les villes et d’essayer de saisir l’énigme des passants que je croisais. Il me semblait que tous avaient trouvé une réponse et que je ne cessais de cogner à une porte fermée dont je voyais pourtant qu’elle m’était destinée ».

Si vous regardez trop fermement les visages, même dans la rue, vous risquez, assez vite, de produire une gêne. Pour regarder – à loisir – les visages, il y a le cinéma*. Et particulièrement le cinéma (treize longs-métrages en quarante ans de carrière) de Robert Bresson (1901-1999), qui nous amène à voirqu’il y a une part du visage qui est le sacré (toute sa part). Le sacré tel que théorisé par Caillois ou Bataille : « pur arrachement du quotidien, sans […] référence au religieux ». Comme le confie David Le Breton au micro de France Culture : « [l]e visage de l’autre […] nous apporte cette dimension sacrée, et nous transfigure subtilement ». Ce n’est pas pour rien que l’un des apophtegmes des Notes sur le Cinématographe de Bresson (Gallimard, coll. Blanche, 1975) soit « Cinématographe : continuellement croire ». Ce n’est pas pour rien que Bresson choisit de beaux visages (celui d’Anne Wiazemsky, celui de Marika Green, celui de Martin La Salle…). Mais comment montrer au mieux le visage ? En le déshabillant – c’est-à-dire en le débarrassant des expressions (seraient-elles des micro-expressions) communes qui en font le signe non de l’être mais du social. En le rendant impassible. Le ton monocorde (si souvent décrié) des personnages des films de Bresson, leur douceur dans le ton**, leur absence de gestuelle, c’est pour ça. Car des gestes (des débordements ; des mises au point ; des soulignements), car des paroles amenant le souffle à varier son intensité seraient immanquablement comme du vent (bourrasque, ou quelque chose de plus léger) sur le ruisseau du visage, ils amèneraient sa surface à se modifier perceptiblement. Et en se modifiant ainsi, le visage devient autre chose. Il n’est plus seulement visage. Il devient geste lisible : ayant une signification qui, bien souvent, immédiatement saute aux yeux. Il devient parole intelligible. Il communique. Oui, il est langage adressé à l’autre. Il est volonté de se faire comprendre, et en se faisant comprendre, de réaffirmer son lien à la communauté, au groupe social auquel il appartient de facto. « Les mouvements du visage participent », le plus souvent, « d’une symbolique », résume Le Breton dans un essai d’anthropologie sur le visage, avant d’ajouter : « ils sont les signes d’une expressivité qui se donne à voir, à déchiffrer, même s’ils ne sont pas tout à fait transparents dans leur signification. Les mimiques, la direction du regard, le port de tête, par exemple, sont les matières d’un idiome facial partagé, avec les nuances propres à l’histoire et au tempérament de chaque [individu], par l’ensemble des membres d’un même groupe social ». Ainsi, « les signes du visage mettent l’[individu] au monde, mais ils l’excèdent toujours, étant également le partage d’une communauté sociale ». C’est ce qu’on appelle le prétendu « naturel ».

Bresson ne veut pas de cela. Il veut, avec sa caméra, cerner l’« unicité productive » (productive Einzigkeit) dont parle Nietzsche dans sa troisième Considération inactuelle. Il veut filmer l’unicité productive des êtres qu’il suit avec sa caméra, dans le labyrinthe de ses films, et la façon qu’ils ont de prendre conscience, dans leurs liens et dans l’échec de leurs liens avec autrui, de cette unicité. « Chacun porte en soi, écrit Nietzsche, comme noyau de son être une unicité productive ; et lorsqu’il prend conscience de cette unicité, un halo étranger se forme autour de lui, le halo de l’insolite ».

Regardant Pickpocket (le samedi 7 juillet), ou Mouchette (le vendredi 20 juillet), ou Au hasard Balthazar (le vendredi 27 juillet), ou Un condamné à mort s’est échappé (le jeudi 19 juillet), nous frappe, au cœur, cet insolite.

 

Matthieu Gosztola

 

* Pour regarder vraiment les visages, il faut, nous semble-t-il, qu’ils soient plus grands que nature. D’où l’importance d’aller au cinéma. C’est une aberration, par exemple, que le si beau film Roma d’Alfonso Cuarón (l’image et le son y sont merveilles) n’ait pas bénéficié, du fait de son producteur Netflix, d’une véritable exploitation en salle.

** La « clé » de l’œuvre de Bresson, se trouve dans Une femme douce. Une page d’Hamlet est lue, et visible à l’écran : « HAMLET, au premier comédien. Dites vos répliques, du bout des lèvres, comme je les ai prononcées moi-même. Si vous les hurlez comme beaucoup de nos acteurs font, j’aimerais mieux donner mon texte au crieur public. Ne sciez pas l’air avec votre main. Car, dans le torrent, la tempête, l’ouragan de la passion il faut toujours user de mesure et acquérir même une certaine douceur ». Le texte original est le suivant : « Speak the speech, I pray you, as I pronounc’d it to you, trippingly on the tongue ; but if you mouth it, as many of our players do, I had as lief the town-crier spoke my lines. Nor do not saw the air too much with your hand, thus, but use all gently : for in the very torrent, tempest, and as I may say, whirlwind of your passion, you must acquire and beget a temperance that may give it smoothness ». Et une traduction bien plus fidèle (celle de la Pléiade) propose : « Dites cette tirade, je vous prie, comme je l’ai prononcée, lestement sur la langue ; car si vous devez la beugler, comme font tant de comédiens, j’aimerais autant faire dire mes vers par le crieur public. Et puis ne sciez pas trop l’air avec la main, comme ça, de la mesure en tout : car dans le torrent, la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de la passion, vous devez acquérir et engendrer en vous une retenue qui lui donne du coulé ».

 

Informations pratiques : Rétrospective Robert Bresson à la Cinémathèque française (51 rue de Bercy, 75012 Paris) du 4 au 29 juillet 2018, avec – notamment – une conférence d’Émilie Cauquy (« Robert Bresson et la chose venue de l’intérieur ») le jeudi 5 juillet à 19 h.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com