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Les Moments forts (23) Cézanne au Grand Palais (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 18.06.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (23) Cézanne au Grand Palais (par Matthieu Gosztola)

 

Tout a été écrit (et parfois à tort) au sujet de cet explorateur intrépide de ce qui se dit mezza voce au sein des ruptures qui nous fondent.

Picasso a été l’un des premiers à saisir (à le saisir en actes, peignant, dessinant, explorant) combien Cézanne joue avec nos topoï, nos schèmes, dès lors qu’il s’agit de regard (et ne s’agit-il pas toujours de regard ?) : « Quand on regarde les pommes de Cézanne, on voit qu’il a peint merveilleusement le poids de l’espace sur cette forme circulaire. La forme elle-même est un volume creux, sur lequel la pression extérieure est telle qu’elle produit l’apparence d’une pomme, même si celle-ci n’existe pas vraiment. C’est la poussée rythmique de l’espace sur cette forme qui compte » [1].

Il faut rester stationnaire de longues minutes devant un tableau de Cézanne – par exemple le bouleversant Pommes et biscuits [2] –, il faut y entrer, il faut sentir son ipséité bouillir et la vapeur qui s’en dégage rejoindre les verts du tableau, pour se rendre compte que Cézanne est un poète. Va à la « figuration » d’un réel plutôt qu’à sa présentation ou à sa représentation la préférence d’un poète. Et ce sera – continûment – la préférence de Cézanne.

Jean-Michel Maulpoix explique dans Le Poète perplexe [3] ce que signifie « figurer », dans le sens où nous l’entendons, dans le sens où l’entend, le vit Cézanne : « Figurer, c’est dire et entendre autrement, distinguer en rapprochant, et signifier l’incomparable en faisant comparaître. C’est fabriquer de l’inouï avec du connu. C’est délimiter d’une tout autre manière que par le concept : non pas en isolant et en stabilisant les traits d’une chose, mais en les enchevêtrant à d’autres, selon la configuration et l’impulsion reçues de circonstances particulières. C’est dessiner dans l’esprit des physionomies instables, des aspects de rencontre, des ententes plurivoques. C’est produire des identités hétérogènes ».

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Propos de Picasso cités par Françoise Gilot et Carlton Lake, in Vivre avec Picasso, Calmann-Lévy, 1965, p.209-210.

[2] Huile sur toile, vers 1879-1880, musée de l’Orangerie.

[3] Paris, Librairie José Corti, 2002, p.209-210.

 

Information pratique : « Cézanne », exposition présentée au Grand Palais du 25 septembre 1995 au 7 janvier 1996.

Aller plus loin : John Rewald, Cézanne [traduction des textes anglais par Jeanne Bouniort], Flammarion, coll. Les grandes monographies, 2011, 281 pages, 30 €

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com