Identification

Les Moments forts (22) L’Institut Courtauld à la Fondation Vuitton (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 09.05.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Les Moments forts (22) L’Institut Courtauld à la Fondation Vuitton (par Matthieu Gosztola)


Le célèbre Institut Courtauld, à deux pas de la Tamise à Londres, ayant fermé pour modernisation, c’est la Fondation Vuitton, côté Seine, qui accueille sa collection.

Écoutons l’épigraphe du roman Look Homeward, Angel de Thomas Wolfe (éditions Bartillat, 2017), citée par le Passeur capital Léon-Marc Levy : « … Une pierre, une feuille, une porte introuvable ; une pierre, une feuille, une porte. Et tous les visages oubliés. Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette terre. Qui d’entre nous a connu son frère ? Qui d’entre nous a pénétré dans le cœur de son père ? Qui donc n’est resté à jamais prisonnier de sa prison ? Lequel n’est à jamais un étranger, et seul ? Oh, déserts où l’on se perd dans les brûlants labyrinthes, parmi les étoiles qui brillent, perdus sur cette terre de cendre grise et terne, perdus ! Muets devant nos souvenirs, nous cherchons le grand langage oublié, le bout du chemin perdu qui mène au ciel, une pierre, une feuille, une porte introuvable. Où ? Quand ? Oh, esprit perdu, meurtri par le vent, reviens ».

Que ressentez-vous ? Que ressentez-vous maintenant ?

Si je devais donner une image de la tristesse, je prendrais, non l’Autoportrait à l’oreille bandée de van Gogh (1889), portrait proclamant dans une nudité rageuse – paradoxalement très habillée – « voilà qui je suis » autant que reposoir où gît la violence, extrême *, d’un geste à l’encontre de soi-même, mais le tableau de Manet Un bar aux Folies-Bergère (1881-1882). Il y a la tristesse de la femme dans le bar. Vous savez, cette femme que Manet fait poser longuement, et qui n’est autre que Suzon, la véritable serveuse du bar, que Manet a déjà croquée dans plusieurs pastels, très beaux. Fait poser longuement, – après avoir reconstitué, d’après des croquis réalisés in situ, le décor des Folies-Bergère dans son atelier de la rue d’Amsterdam –, parce qu’il est obligé d’aller s’allonger très souvent, étant très malade, pour regarder de loin son tableau, son ultime grande œuvre. La lenteur avec laquelle il peint se transmue (se glisse) dans les traits de Suzon.  Cette jeune femme est lente dans le cours de ses pensées tristes, comme pétrifiée dans son chagrin, un chagrin doux, qui est une absence au monde. Suzon apparaît, pour reprendre la formulation de Yourcenar, comme un Ulysse, une Ulysse devrais-je dire, sans autre Ithaque qu’intérieure. C’est cela que génère la tristesse, la grande tristesse, l’intériorisation d’une Ithaque que nous sommes voués à rechercher de toutes les fibres de notre être, et de notre action comme aveuglée, se butant, informe, aux murs de nos angoisses. Cette absence au monde, cette plongée de sa propre Ithaque dans son espace intérieur (alors que la survenue de l’Ithaque hors de l’intériorité suggère au contraire le déploiement d’actions individuelles, le fait pour l’être de se reconnaître dans ces actions – dans ses actions –, et non dans ses angoisses, lesquelles deviennent les seules actions tangibles qui peuvent se déployer au sein même de ce monde qu’est son intériorité), cette absence au monde donc (cette façon que l’on a de faire soi-même écran entre soi et le monde), pour le dire un peu simplement, c’est ce qui pour moi caractérise la tristesse, laquelle nous rend ainsi toujours captif d’elle-même (pour reprendre la formulation de Lady Capulet parlant de sa fille dans Roméo et Juliette de Shakespeare : Tonight she’s mewed up to her heaviness / Ce soir elle est captive de sa tristesse). Une seule absence au monde ? Cela va plus loin que ça. Car cette présence accrue que forme Suzon avec tout son être face à – et au sein de – ses pensées n’est qu’une façon qu’elle a, en s’approchant de son intériorité,  en faisant corps avec lui (c’est-à-dire en faisant corps avec ce qui n’a pas de corps justement, avec ce qui n’est que mouvance, instabilité en laquelle l’être ne peut qu’échouer à se reconnaître durablement), de détisser, de déformer ** le rapport qu’elle entretient avec le monde et qui fait de son être un être singulier, car toute singularité n’est telle que dans une dynamique interpersonnelle. Absence au monde donc, mais aussi à la singularité. Dans le très merveilleux, très étrange ** tableau de Manet, Suzon est perdue (chaos ** né de cette perte) dans sa solitude bien qu’elle soit entourée de présences étincelantes (lumières se répercutant, inventant leur danse de lumières : bouteilles – de champagne et de bière anglaise reconnaissable au triangle rouge de l’étiquette –, lumière des oranges dans leur compotier, lumière d’un vase transparent d’où s’élance un couple de roses dialoguant avec le velours bleu-noir du casaquin de la serveuse, agitation multiple et protéiforme, lumières malgré la « brume légère monta[nt] toujours, suivant les termes de Maupassant dans Bel-Ami – 1885 –, s’accumula[nt] au plafond, et forma[nt], sous le large dôme, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier chargée de spectateurs, un ciel ennuagé de fumée… »).

Courez vers cette solitude, vous ne le regretterez pas.

* Les recherches de l’historienne d’art Bernadette Murphy ont permis de déconstruire le « mythe » concernant la nature de la blessure de van Gogh. « Jusqu’à une période récente, les récits reprenaient les propos du peintre Paul Signac qui avait rendu visite à van Gogh en mars 1889 et affirmé par la suite qu’il ne s’était coupé qu’une partie du lobe de l’oreille gauche. De nouvelles preuves, dont des comptes rendus de journaux et des témoignages écrits de première main, suggèrent qu’en réalité le peintre s’était coupé l’oreille entière : cette blessure très sévère aurait causé de grosses pertes de sang et nécessité une hospitalisation prolongée, ainsi que de nombreux rendez-vous de suivi médical (van Gogh portait encore son bandage plusieurs mois plus tard lors de la visite de Signac). » (Dir. Karen Serres et Ernst Vegelin, La Collection Courtauld, un regard sur l’impressionnisme, Paul Holberton Publishing, 2019, 320 pages, 45 euros)

** Comme le résume parfaitement Anne Robbins in Courtauld Impressionists, from Manet to Cézanne (National Gallery Company Ltd, 2018) : « The scholarly literature on Manet’s last completed major painting is immense and contradictory. The problem – on this all agree – is that the picture makes little visual sense. The reflections in the mirror simply do not match what is supposedly being reflected. How can the back of the barmaid we see at the centre of the canvas skew so far to the right ? Where does that man come from who seems to stand in the viewer’s place directly in front of the girl ? Why do the bottles of drink not line up with their mirror images ? Recent attempts using computers to whip the picture, and the artist, into logical shape become ever more baroque and convoluted. Manet was not an early master of fractal geometry. As a work of naturalistic observation A Bar fails, but as John House has pointed out, nonetheless it remains a penetrating analysis of social, sexual and class relations in the Parisian demi-monde of the 1880os, not least fort the sense of discomfort and dislocation it occasions. Manet made sketches at the popular night spot just below Montmartre and painted at least two preparatory studies fort the picture he would submit to the Paris Salon of 1882. They are spatially unambiguous. The model, named Suzon, an actual barmaid from the Folies-Bergère, came to the artist’s studio to pose amid bottles and glasses. He worked and reworked the final canvas, however ; X-rays reveal various stages of manipulation of figures, objects and reflections as he intentionally moved from naturalism to something stranger. »

Informations pratiques : exposition présentée à la Fondation Louis Vuitton (8 avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris) du 20 février au 17 juin 2019.


Matthieu Gosztola


  • Vu: 395

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com