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Les Moments forts (20) - Picasso et « ses » maîtres, une dialectique constante entre tradition et avant-garde (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 18.04.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Arts

Les Moments forts (20) - Picasso et « ses » maîtres, une dialectique constante entre tradition et avant-garde (par Matthieu Gosztola)

 

Le plus beau rendez-vous (pluriel) de ces dix dernières années !

Nous sommes en 1947. Picasso fait une donation de dix toiles importantes (L’Atelier de la modiste, 1926 ; La Muse, 1935 ; Figure, 1927 ; Nature morte au citron et aux oranges, 1936 ; Nature morte aux cerises, 1943 ; Portrait de femme – Dora Maar –, 1938 ; L’Aubade, 1942 ; Le Rocking-chair, 1943 ; portrait de Dora Maar : Femme en bleu, 1944 ; La Casserole émaillée, 1945) au tout nouveau musée national d’Art moderne. Suite à cela, le directeur de l’ancien palais des rois improvise, un jour de fermeture du Louvre, leur accrochage dans les galeries du musée. Picasso est invité : il doit superviser l’expérience. Il confiera plus tard : « J’aurais aimé voir une de mes toiles cubistes à côté de La Bataille de San Romano d’Uccello » [1].

Cette remarque peut sembler étonnante, mais en réalité Uccello est le compagnon de Picasso, et réciproquement. En ce sens que l’un et l’autre sont, dans le présent (tautologie) ; le présent : matière mouvante qui nous solidifie. En ce sens que l’un et l’autre, par leurs œuvres, vivent en se moquant des courants, des modes, des chapelles et des avant-gardes, c’est-à-dire vivent et nous font vivre. Picasso théorisera cette évidence, en des propos que s’approprieront les metteurs en scène, au premier rang desquels figurent Ivo van Hove et Ostermeier : « Pour moi, il n’y a pas de passé ni d’avenir en art. Si une œuvre d’art ne peut vivre toujours dans le présent, il est inutile de s’y attarder. L’art des Grecs, des Égyptiens et des grands peintres qui ont vécu à d’autres époques n’est pas un art du passé ; peut-être est-il plus vivant aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été » [2].

Les seuls Grecs et Égyptiens ? En réalité, comme William Rubin le souligna dans Modernisme et primitivisme, « l’accessibilité simultanée à toutes les sources historiques qui distingue la période moderne de toutes les autres, s’incarne dans l’œuvre de Picasso » [3]. Il est à noter, en effet, que Picasso ne se limite pas à un examen direct ou indirect des œuvres de l’Égypte ancienne, de l’Antiquité, la Renaissance, des âges classique ou baroque. Il porte également une vive curiosité, d’une part à l’imagerie ethnographique qui traite des mondes méditerranéen, africain, américain, océanien comme autant de territoires nouveaux (d’une altérité irréductible ?), d’autre part à l’imagerie contemporaine à caractère pittoresque.

Sa compagne des années 1904-1912, Fernande Olivier, a pu évoquer la fascination de Picasso pour l’art populaire, sa fréquentation des brocantes, marchés aux puces parisiens et ses « manies de collectionneur pour toutes sortes de petites choses » [4]. Elle décrit ainsi le nouvel atelier du boulevard de Clichy où l’artiste s’installe en 1909-1910 : « Les murs s’ornaient diversement de vieilles tapisseries, de masques nègres, d’instruments de musique voisinant avec un petit Corot qui représentait une jolie figure de femme » [5]. Rebâtit un monde délibérément éclectique cet inventaire croisant mobilier Louis XIV, tapisseries de Beauvais, art tribal, peintures de maître et « frais chromos encadrés de paille », qui eussent « été à leur aise dans une loge de concierge » [6].

On le voit : Picasso veut tout, sans principe aucun de hiérarchisation. Tels les livres pairs de la bibliothèque du docteur Faustroll (Jarry), tout est de même importance (puisque tout participe au – grand, fragile – souffle qui nous meut, nous élève pour nous redonner aussitôt au flanc encombré de la terre). À partir du moment où, dans ce tout, quelque chose (par des détails) parle au système nerveux central.

Picasso « mang[e] les choses pour les rendre vivantes » [7] : cet adage s’applique non seulement aux objets quotidiens de la réalité, de nos réalités, à la figure humaine, mais aussi aux œuvres du passé. À celles des « maîtres ».

Déambulant parmi les tableaux, lors de ces « trois » expositions renversantes, l’on est frappé de voir à quel point, si Picasso s’affirme héritier [8], les dévorant, il a mis à mort ses Pères. Continûment, il « aime et détruit ce qu’il aime » [9]. L’on songe à l’aphorisme percutant de Wilde : « Il est humain de tuer l’être qu’on aime ».

Tous se passe comme si ces « meurtres des Pères » successifs avaient libéré Picasso du passé, et « lui avaient permis de s’abandonner totalement, instinctivement à la force de la peinture » [10]. « La peinture est plus forte que moi – écrit-il de manière troublante en 1963 –, elle me fait faire ce qu’elle veut » [11]. Son rapport avec les peintres du passé tient décidément plus du cannibalisme, « de l’iconophagie, que du pastiche ou de la paraphrase » [12].

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Propos de Picasso cités par Françoise Gilot et Carlton Lake, in Vivre avec Picasso, Calmann-Lévy, 1965, p.193

[2] Propos de Picasso cités par Marius de Zayas. Cf. Picasso speaks, interview de Picasso in The Arts, New York, mai 1923, vol. III and n°5, p.315-326

[3] William Rubin, « Modernist primitivism, an introduction », in « Primitivism » in 20th Century Art, New York, The Museum of Modern Art, 1985, p.10. Je souligne.

[4] Fernande Olivier, Picasso et ses amis, Stock, 1933, p.171

[5] Ibid., p.169

[6] Ibid., p.171-172

[7] Cf. Picasso, Écrits, Gallimard, RMN, 1989 ; 18 avril 1935, p.9

[8] « Ce sont nous, les peintres, les vrais héritiers, ceux qui continuent à peindre. Nous sommes les héritiers de Rembrandt, Vélasquez, Cézanne […]. Un peintre a toujours un père et une mère, il ne sort pas du néant… » : propos de Picasso cités par Mercedes Guillén, in Picasso, Madrid, Ediciones Alfaguara, 1973, p.154

[9] Cf. Picasso, Écrits, op. cit.

[10] Cf. Picasso et les maîtres, Réunion des musées nationaux, Grand Palais, 2008, 367 pages

[11] Carnet du 10 au 21 février 1963, Paris, musée Picasso, MP 1886, sur 3e page de couverture

[12] Cf. Picasso et les maîtres, op. cit.

 

Informations pratiques : « Picasso et les maîtres », Galeries nationales du Grand Palais, Paris (VIIIe), du 8 octobre 2008 au 2 février 2009 ; « Picasso/Delacroix : Femmes d’Alger », Musée du Louvre, Paris (Ier), du 9 octobre au 2 février 2009 ; « Picasso/Manet : Le Déjeuner sur l’herbe », Musée d’Orsay, Paris (VIIe), du 8 octobre au 1er février 2009. Un billet groupé (26 €) permet l’accès aux trois expositions ; l’achat du billet doit se faire au Gand Palais.

 

Aller plus loin : le passionnant catalogue d’exposition Picasso et les maîtres (Réunion des musées nationaux, Grand Palais, 2008).

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com