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Les Moments forts (19) : Matisse à Beaubourg (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 05.04.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Arts

Les Moments forts (19) : Matisse à Beaubourg (par Matthieu Gosztola)

La peinture de Matisse (et singulièrement les grands formats) est, pour notre vie, semblable au sommeil tel que décrit par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Silence ! Silence ! Le monde ne vient-il pas de s’accomplir ? Que m’arrive-t-il donc ? Comme un vent délicieux danse invisiblement sur les scintillantes paillettes de la mer, léger, léger comme une plume : ainsi – le sommeil danse sur moi. Il ne me ferme pas les yeux, il laisse mon âme en éveil. Il est léger, en vérité, léger comme une plume. Il me persuade, je ne sais comment ? il me touche intérieurement d’une main caressante, il me fait violence. Oui, il me fait violence, en sorte que mon âme s’élargit […] ».

Faisant bouger, suivant le même rythme lent et rapide et concerté et sauvage, la couleur autour d’une seule réalité (celle du bonheur), Matisse fait se mouvoir doucement l’âme de celui-ci. Dans le sens musical du terme. Comme le rappelle Max Dorra dans Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ?, l’âme, « coincée entre le fond de la caisse et la table [de l’instrument à cordes], permet à celle-ci de résister à la pression du chevalet », lequel est posé sur la table de l’instrument, tenant « uniquement par la pression des cordes dont il transmet à la table les vibrations ». « L’âme transmet à la caisse de résonance les vibrations produites par l’archet sur les cordes. La déplacer de façon infime transforme totalement la sonorité ».

Et faisant bouger, tableau après tableau, l’âme du bonheur, Matisse nous invite à enfourcher la monture imprévisible de la beauté. Par le biais du seul spectacle de la couleur (dans ses contrastes ; le noir est une couleur depuis Manet), à laquelle il donne ballet sous nos yeux. Ne retirant pas la beauté à la beauté. Usant du style, de la simplicité travaillée de son style, comme d’une façon de puiser de l’eau avec les mains, les relevant, tenant un instant l’eau en la laissant couler. Tenant un instant l’eau pour la rapprocher un peu plus, s’il est possible, du léger courant d’air de la lumière. Et c’est possible.

Splittrig geknickter Ast, / Hangend schon Jahr um Jahr, / Trocken knarrt im Wind sein Lied, / Ohne Laub, ohne Rinde, / Kahl, fahl, zu langen Lebens, / Zu langen Sterbens müd. / Hart klingt und zäh sein Gesang, / Klingt trotzig, klingt heimlich bang / Noch einen Sommer, / Noch einen Winter lang. À l’opposé de « Knarren eines geknickten Astes », dernier poème de Hermann Hesse – écrit la veille de sa mort –, faisant parler le bonheur, la peinture de Matisse rend heureuse, rend heureux, c’est comme si elle nous souhaitait une bonne année, chaque jour de l’année, c’est comme si elle prononçait ces vers de Neruda : « Petite / porte de l’espérance, / jour neuf de l’année, / bien que tu sois semblable / comme les pains / à chaque pain, / nous allons te vivre autrement, / nous allons te manger, te fleurir, / t’attendre… / Couronne-nous / d’eau, / de jasmins / éclos, / de tous les aromes / déployés, / oui, /même si tu n’es / qu’un jour, / un pauvre jour humain… ».

Il faut aller au soleil, y rester, après avoir vu cette exposition (si loin, et pourtant très près, car l’enfance n’est pas un vestige, un vertige incarné, c’est l’allant, flammèche immortelle autant que soi, au fond du corps, pour le reste du temps qu’il nous est donné de vivre, tout nous est donné, merci).

À Nice : pourquoi pas.

 

Matthieu Gosztola

 

Informations pratiques : « Henri Matisse 1904-1917 », exposition présentée au Centre Georges Pompidou (Grande galerie) du 25 février au 21 juin 1993.

 

Aller plus loin : lire la formidable somme de Pierre Schneider : Matisse, nouvelle édition mise à jour, Flammarion, 2002, 751 pages, 150 €

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com