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Les Moments forts (18) : Hopper au Grand Palais (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 26.03.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (18) : Hopper au Grand Palais (par Matthieu Gosztola)

 

Hopper est le peintre de nos solitudes – le pluriel s’impose –, en plein jour (la nuit peut être un jour cru), même à plusieurs. Mais. C’est surtout le peintre de nos insomnies (même en plein jour). En cela, visiter cette exposition une nuit, c’est particulièrement bien vu (cela a été possible, mais ne vous figurez pas que c’était facile, les gens sont venus, sont venus, sont venus, elle a duré des heures, l’attente*).

Cioran note dans un Cahier : « Cet après-midi, comme j’avais très mal dormi la nuit dernière, j’ai fait la sieste. Plus d’une heure de sommeil lourd, si lourd, qu’en m’éveillant, j’ai eu nettement la sensation d’avoir coïncidé pendant des siècles, des millénaires, avec la matière brute. La nostalgie de la mort n’est peut-être pas autre chose que ce désir de coïncidence, de retour définitif à l’état de non-conscience et d’irréflexion. J’aime l’effondrement dans le sommeil, la sensation d’y être englouti, comme s’il s’agissait d’un abîme maternel, de l’enveloppant univers d’avant la naissance ». Comme le constate Olivier Abel, « [d]ans le sommeil, je romps avec le principe d’individuation, et je fais moins de différence entre moi et un autre qu’entre moi et moi-même ».

Si le sommeil est un enchantement, l’insomnie est unanimement perçue comme une souffrance. Le corps est couché, quêtant le sommeil. L’on croit qu’il est tranquille. Mais non. Rien n’est plus juste à ce sujet peut-être que les mots de Melville dans Pierre ou Les ambiguïtés, même arrachés à leur fleuve et à son mouvement : « – Elle est tranquille à présent, les pas ont entièrement cessé. – Son pied s’est arrêté, mais non point son cœur palpitant. Non, mon frère, elle n’est pas tranquille à présent. Toute tranquillité a fui loin d’elle, et le silence tournoyant de la nuit n’est encore pour elle que tumultueux égarement ». Et si l’on veut être encore plus précis, il faut faire un détour par l’image : l’insomnie nous pousse à l’attitude tout à la fois pensive et inquiète de la Fille d’un ouvrier saisonnier dans un campement près de Sacramento, photographie de Dorothea Lange prise en Californie en 1936. Un dolorisme pour personne, puisqu’il n’y a pas de témoin. Et c’est cela précisément et paradoxalement que donne à voir la photographie de Lange : cette absence de la photographe, dans le processus qui a consisté à faire fonctionner l’obturateur. Comme si tout avait été le fruit de la surprise.

Cette souffrance qui est le visage que présente l’insomnie dès que l’on risque vers elle une lumière tient d’abord à l’état de vigilance qui l’a fait naître, fût-il dérisoire, et dans lequel, moment après moment, elle achève de nous précipiter. Nous qui ne parvenons pas à dormir. Levinas parle ainsi dans Le Temps et l’autre de l’insomnie comme d’une « vigilance, sans refuge d’inconscience, sans possibilité de se retirer dans le sommeil comme dans un domaine privé ».

L’insomnie nous jette tout à la fois dans l’immobilité et dans un espace réduit : celui de la chambre, le plus souvent, qui ne laisse que peu d’interstices aux volets pour que l’immensité vienne frotter sur nous son pollen. Mais c’est sans compter sur une autre forme d’immensité. Bien plus excitante, peut-être. Blanchot écrit dans Le Livre à venir (hypothèse que radicalisera, par certains aspects, l’œuvre peint de Hopper) : « Le monde où nous vivons et tel que nous le vivons est heureusement borné. Il nous suffit de quelques pas pour sortir de notre chambre […]. Mais supposons que, dans cet étroit espace, soudain obscur, soudain aveugles, nous nous égarions ».

À chaque fois que nous sommes recroquevillés sur le peu d’espace intense qui nous constitue et que le sommeil refuse d’emporter, nous prêtons l’oreille à ce qui, croyons-nous, en nous est nous-mêmes (ainsi en est-il des personnages qui peuplent – sans les peupler – les tableaux de Hopper). Nous nous trompons. Prêtant l’oreille à nos pensées, ou à nos souvenirs, nous sommes, toujours, à un moment ou à un autre, distraits de leurs cours, car, sans même le vouloir, nous écoutons. Et ce n’est pas nous que nous entendons. C’est le dehors ; et le dehors toujours nous ramène à lui. Parce que nous sommes part de lui.

Et quand tout fait silence, c’est parce que nous n’entendons guère le léger clapotis de l’eau de la nuit. Dû aux mouvements du dehors ramassé sur lui-même. Et qui plonge avec application ses cordes vocales dans la suite de bains précédant l’aube. La précédant et la préparant.

Suite proprement musicale que Hopper s’emploie à nous faire connaître. À nous faire découvrir, l’œuvre picturale étant avec Hopper et pour nous une expérience et non pas une leçon. Cette œuvre nous ouvrant « le monde et nous rév[élant] à nous-mêmes par une profondeur de vision ontologique et formelle exempte de tout didactisme », pour reprendre la juste formulation de Michael Edwards dans De l’émerveillement.

 

Matthieu Gosztola

 

* Ouverture de l’exposition jour et nuit du 1er au 3 février 2013.

 

Informations pratiques : « Edward Hopper », exposition présentée au Grand Palais du 10 octobre 2012 au 3 février 2013

 

Aller plus loin : Dir. Didier Ottinger, Tomàs Llorens et Caroline Hancock, Hopper, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza, 12 juin-16 septembre 2012, Paris, Grand Palais, 10 octobre 2012-28 janvier 2013 [exposition organisée par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais et le Museo Thyssen-Bornemisza, en partenariat avec le Centre Pompidou], Paris, RMN-Grand Palais, 2012, 367 pages.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com