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Les Moments forts (17) : Bleu et rose, Picasso à Orsay (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 19.03.19 dans La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (17) : Bleu et rose, Picasso à Orsay (par Matthieu Gosztola)

 

L’Étreinte (Paris, automne 1900 ; pastel sur papier ; Museu Picasso). Une nouvelle Étreinte (Barcelone, printemps 1903 ; pastel sur papier ; musée de l’Orangerie). La Vie (Barcelone, 1903 ; huile sur toile ; The Cleveland Museum of Art). Famille d’acrobates avec un singe (Paris, début 1905 ; gouache, aquarelle, encre sur carton ; Gothenburg Museum of Art)…

On observe que les « petites revues » naissent par dizaines aux alentours de 1885 (mourant souvent après quelques numéros). Gourmont dans son « essai de bibliographie » sur Les Petites revues qu’il publie en 1900 tente de dresser un tableau de cette source authentique de notre histoire littéraire ; elles sont « le tableau animé de la vie littéraire » : « [o]n y surprend la disparition des modes, l’évolution des esprits, le courant des idées, les groupements d’individualités et leur dispersion. Les Revues sont le tableau animé de la vie littéraire » [1].

Parmi celles-ci, il convient de nommer La Plume (née en 1889), célèbre pour ses Banquets. Or, le poète Apollinaire écrira dans cette revue, dans le numéro du 15 mai 1905, mots affichés, comme un exergue, dans cette émouvante exposition ambitionnant de présenter de « manière exhaustive » la production sculptée et gravée de Picasso entre 1900 et 1906 [2] : « Plus que tous les poètes, les sculpteurs et les autres peintres, cet Espagnol nous meurtrit comme un froid bref. Ses méditations se dénudent dans le silence ». Nous meurtrit, vraiment ?

En vérité, toujours, nous murmure Picasso, les amants, comme les enfants, sont présents, dans les fausses notes du monde et de ce-qui-va-tout-autour-en-cherchant-à-aller-vite-et-bien, sont vivants avec dans les mains de (pleines) poignées d’amour qu’ils ne voient pas mais qu’ils donnent en sachant éperdument qu’une fois donné (comme dans les contes : vérité du dessous de la peau) il sera à l’intérieur la réalité.

Périodes bleue et rose : les tableaux de Picasso deviennent, comme les arbres, une cachette pour les en­fants qui sont amants et ont oublié leur âge dans l’amour qu’ils se donnent du bout des lèvres puis à plein souffle (jamais essoufflés et pourtant ils devraient, si la logique non carrollienne était la vérité du dessous de la peau), comme si là se trouvait le jabot (Rimbaud) de l’illumination. Voilà pourquoi les amants peuvent être heureux dans les tableaux de Picasso, car les tableaux sont là pour garder les trésors du corps.

Les tableaux, c’est là où ça peut danser. Sont des danseurs (ou des trapézistes, ou des funambules) les amants, comme les enfants, dans leur manière de ne jamais blesser l’espace, dans le mouvement d’un trajet qu’ils continuent, in-la-ssa-ble-ment (comment se lasser ? comment cesser de vivre ?) continuent vers l’autre, même quand ils sont accolés (si serrés, ou alors juste l’effleurement, ce sourire) dans l’étreinte. Sont des funambules (ou des danseurs, ou des trapézistes) les amants, qui se tiennent dans la vie, au plus remuant et coloré (musical) de la vie sans le savoir (mais le sentant, mais le sachant depuis le profond de la sensation).

Nul besoin de grands mouvements pour qu’il y ait danse (pour qu’il y ait tableaux), pour que la danse soit là (soit partout, en soi), et fasse son chemin de caresses dans l’espace, comme si l’espace était une lumière qu’il fallait explorer pour retrouver ses différents visages. Retrouver ses différents visages = retrouver les différentes couleurs qui la constituent (chacune et toutes), en les appri­voisant avec le cœur, dans de seules pensées chuchotées qui ne veulent plus être seules.

 

Matthieu Gosztola

 

Information pratique : « Picasso, bleu et rose », exposition présentée au musée d’Orsay du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019.

 

[1] Charles-Henry Hirsch, « Les Revues », Le Mercure de France, n°97-99, tome XXV, janvier-mars 1898, p.577.

[2] S’il ne vous a pas été possible de la voir et qu’il vous est loisible de voyager, sachez qu’elle sera présentée à la Fondation Beyeler à Bâle du 3 février au 26 mai 2019.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com