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Les lisières, Olivier Adam

Ecrit par Alexandre Muller 07.09.12 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, Flammarion

Les lisières, 22 Août 2012, 464 p. 21 €

Ecrivain(s): Olivier Adam Edition: Flammarion

Les lisières, Olivier Adam

 

Paul est un être périphérique, incapable de se placer au centre de son existence, toujours à ses lisières. Ecrivain, sujet à une Maladie sans nom, sorte de mélange de dépression et d'alcoolisme, il traverse une période particulièrement difficile. Sa femme vient de le quitter, ses deux enfants (Manon et Clément) sont restés vivre avec elle et sa mère est à l’hôpital. Il doit retourner à V. à la périphérie de Paris, dans cette petite banlieue où il a passé la majeure partie de son enfance. Une banlieue ni bourgeoise, ni pauvre, où il a laissé ses mauvais souvenirs de jeunesse. Des souvenirs ? Pas tant que cela, puisque Paul n’a gardé de son enfance que très peu d’images. V. lui inspire une amertume, un malaise. A V. il ne se sent pas chez lui, alors qu’y sont ses seules racines. Mais V. n’a pas vraiment d’identité, alors comment se sentir de venir d’ici ?

A l’hôpital sa mère ne le reconnaît qu’un coup sur deux. Son père et son frère s’obstinent à nier une évidence. Se sont les médicaments qui lui font perdre la mémoire, ce n’est rien. Et toujours, les rapports conflictuels avec ce père qui ne cesse de lui reprocher ce qu’il est et son frère qui le prend de haut. Tout les oppose, le fils modèle, le père sévère et lui.

A V. Paul croise ses anciens amis d’école et de travail. Des amis que Paul a effacés de sa vie par ses fuites récurrentes. Lui qui n’a jamais cessé d’effacer les autres, pour distancer la maladie. Fuir de V. à Paris. Fuir Paris pour le Finistère. Fuir la France pour le Japon. Toujours à la périphérie car dans quelque milieu qu’il fréquente on ne cesse de lui rappeler qu’il n’en vient pas. Paul ne vient de nulle part (même dans son cercle éditorial où il est taxé de provincial à la vie pépère). Et pourtant c’est à lui que tous, amis ou inconnus, confient leur malheurs, de manière naturelle. Paul est une oreille attentive, et des récits des autres il fait les briques de ses œuvres.

Grâce à ses rencontres d’ancien(ne)s ami(e)s, Paul analyse son rapport aux autres. Ce qui l’a rapproché de certains qui ont été comme des guides, du grand écart qu’il a imposé à certains autres pour des raisons idéologiques ou culturelles, indues par ses propres préjugés.

Ses enfants lui manquent. Sarah sa femme lui manque. Et quelques courts coups de fil ne lui suffisent pas. Il se sent perdu. Valdingué par les houles de son existence. Sonné comme KO. D’autant que le seul havre de paix qu’il ait connu, le Japon, vient d’être ravagé par un séisme gigantesque qui a détruit la centrale de Fukushima.

Peu à peu il devient évident que sa mère ne pourra plus vivre dans la maison familiale, le père se décide à la vendre et à acquérir un appartement étroit dans une résidence pour personnes âgées. En vidant la maison, Paul découvre une photographie qui va éclairer l’origine de la maladie.

C’est une photographie. Celle de la France préélectorale de 2011 dans une France pourrie par les idées rances du Front national, du populisme nauséabond de l’UMP, du racisme quotidien. La société découverte strate après strate, des couches populaires à celle de la bourgeoisie parisienne. De ses errements à ses vues hautaines. Tandis que le monde connaît des crises économique, écologique, identitaire.

C’est un porte-voix d’une génération entre 35 et 40 ans qui ne parvient pas à entrer dans l’âge adulte (l’éternel adolescent), qui souffre de parents n’ayant pas de mots pour l’amour, la fierté portés à leurs fils et leurs secrets.

« Soudain la mer s’est répandue devant mes yeux et j’ai eu la sensation qu’on ouvrait mon cerveau pour le laisser libre de s’étendre après des jours entiers dans un Tupperware ».

L’appareil photographique pourrait très bien être posé face à la mer, diaphragme bloqué. Les vagues de mots se déversent sur la plage de papier, tantôt sereines, tantôt agitées, tantôt violentes.

Alors oui il faut s’adapter au texte, enclin à de longues phrases énumératives.

Alors oui, on peut ou pas se reconnaître dans ce roman. Mais tel est le destin de la littérature de nous confronter à des idées auxquelles on adhère ou qui nous sont étrangères. Car la littérature a pour but soit de nous apprendre quelque chose sur le soi ou sur l’autre.

Et tant mieux si la voix d’Olivier Adam porte. Peut-être ainsi nos pères nous entendront-ils.

 

Alexandre Muller


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A propos de l'écrivain

Olivier Adam

 

Olivier Adam est né en 1974. Il est l’auteur de nombreux romans dont Je vais bien ne t’en fais pas, Des vents contraires et Le cœur régulier. Il vit à Saint-Malo.

 

A propos du rédacteur