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Les libraires indépendants à la saison de l'ogre Amazon

Ecrit par Martine L. Petauton 06.03.13 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Les libraires indépendants à la saison de l'ogre Amazon

 

Entretien du 19 février 2013 avec Arnaud Gentit, chargé de communication à la librairie Sauramps de Montpellier

 

Le week-end dernier, avec le soutien marqué de la librairie Sauramps, a eu lieu à Montpellier, la toujours inventive en culture, une manifestation bienvenue : « Escapades en librairies » 2ème édition. Des petites librairies indépendantes, très spécialisées, ont voulu montrer – crier – leur existence, et leur utilité, dans le paysage, à coups de « portes ouvertes » et d’animations ciblées autour du livre…

L’entretien avec Arnaud Gentit, prévu depuis quelque temps, ne pouvait, du coup, que s’ouvrir sur cette question basique : c’est quoi, un libraire indépendant ? Un dinosaure en devenir ? Un poucet attendant d’être dévoré ?

D’évidence, c’est, ne pas être dans une chaîne, dont on serait un maillon régional ; être – à peu près – libre de sa politique, ses plans financiers, ses objectifs, leur mise en œuvre… avoir ainsi, une couleur, et « son » éthique aussi ; pas mince ! Être aussi d’une région, d’une ville ; habiter sa culture. Bref, avoir son bateau, son gouvernail, et claque la voile Sauramps, au vent d’ici, venu d’Espagne… avec, autour, la ribambelle des petites ! « L’ombre blanche » à Toulouse, « Mollat » à Bordeaux, font aussi partie du voyage, mais il y a beau temps que ce « Furet du nord », si cher à nos mémoires littéraires, est parti vers les fonds de pension américains…

A Montpellier, nous dit d’entrée la mémoire scrupuleuse d’Arnaud Gentit, on a vécu, en tant que libraire, d’abord un choc majeur, en deux vagues. Tremblements de terre force 8 ou 9, sous les débris desquels, a survécu pourtant, le livre indépendant. La Fnac, années 80, sise à trois pas de Sauramps / Le Triangle ; Virgin, 10 ans après. Des « gratte-ciels » dont l’ombre allait chasser le soleil de notre simple pavillon ! Il a fallu faire face à des stocks énormes, une offre de plus en plus diversifiée, une démocratisation du produit culturel, en termes surtout de rapport acheteur/vendeur, des locaux immenses et conviviaux, de la pub, à n’en plus finir, des marges, qu’on n’avait pas, des bénéfices qui s’envolaient, une renommée, un rêve de « bobos », si loin de « la librairie de papa » ! Le livre changeait ; la mort lente des indépendants était programmée… sueurs froides sous le cagnard montpelliérain… Sauramps a pourtant survécu, s’est adapté, modernisé, est devenue une grande enseigne, toujours, et de plus en plus farouchement indépendante. Miracle ? Arnaud Gentit sourit, et précis, rectifie : pas de miracles – Saint-Roch habite ailleurs qu’au Triangle ! Le salut – fragile, cependant ! est passé par une équation, colorée – qualité et services au consommateur. Faire face à la demande ; une offre de plus de 140.000 références au Triangle ; le conseil (personnalisé, comme on dit) d’une escouade de « vrais » libraires – près de 60% du personnel Sauramps Montpellier sont hautement qualifiés. C’est là, probablement la première recherche d’un consommateur exigeant en produit, certes, mais en expertise, pas moins ! Et puis, accompagner le livre et l’auteur ; proposer ces animations culturelles si prisées – 10 Évènements de ce type par mois, entre dédicaces, conférences au Musée Fabre, ou à la grande médiathèque Zola… espérer, au bout – pas toujours le cas – que le consommateur comprenne qu’il ne suffit pas de consommer de la culture, mais, bien d’acheter le livre qui va avec… Et encore – et, là, Sauramps a battu quelques cartes maîtresses : diversifier l’offre, avec le ciblage de publics et de besoins différents. Polymômes, la librairie du musée, Sauramps Odyssée… belles réussites, jamais acquises, dont il faut accompagner la croissance et l’existence.

Mais le ciel se couvre, ici, comme partout. L’ombre portée de l’ogre Amazon, le géant de la vente en ligne, passe comme orage en été au-dessus de la Comédie, et son rugissement vaut bien celui des lions du Lunaret… partout, il claironne : moins cher ! Plus rapide ! On trouve tout ! Voire !! on a des occasions ! C’est vrai ! Mais, où est le conseil, l’ambiance feutrée ou décoiffante, en tous cas, la « vraie » ambiance ? Choisir, acheter son bouquin en live, bien autre chose ! Où sont les emplois ? Certes, on annonce 2 fois 500 emplois en Saône et Loire, le pays du bel Arnaud (Montebourg), mais, rien qu’à Montpellier, près de 150 emplois dûment qualifiés, sont à mettre au compte de Sauramps.

Alors, on fait quoi pour essayer de survivre à Amazon ? en termes de législation, notamment ? Réussir le coup de frein donné à Google, agir sur la fiscalité, devenir « attractif » dans les prix – rattraper, peut-être, Dame Aurélie (Filippetti) – un effort ? ces 5% de remise octroyés, jadis, aux gros diffuseurs ? Surtout, dit Arnaud Gentit, faciliter les loyers, les charges inhérents à ces lieux onéreux des cœurs de ville. En quelque sorte, lier le sort des librairies indépendantes à une certaine idée de la ville, participant ainsi à la vie d’un centre vivant… avenir de l’urbanisme, lassé des quartiers neufs s’étirant aux périphéries, loin de tout.

Et puis, s’adapter ! pardi ! Le site Sauramps.com, bien fait, simple d’utilisation – un (de)clic, dit sa pub –, peut regagner les jeunes, les adeptes de l’achat en ligne, vous, moi ! Allez, qui va oser dire : moi, acheter sur Amazon ! Jamais !

A l’observation qu’en plus, et peut-être, avant tout, il y aurait tout à gagner d’un comportement citoyen – consommateur – et, ceci, travaillé dès le plus jeune âge (on apprend bien à mieux manger !), nous sommes tombés d’accord pour marier indépendant et militant (nos petits poucets des escapades de ce week-end, en ont été les porte-drapeaux).

Foin donc de la fatalité ! L’entretien s’est conclu, sur l’espoir, toujours, qui reste dans les mains de l’homme… acheteur de livres, butineurs de rayons à l’odeur toujours si particulière, que – je renifle pourtant – on ne trouve jamais sur le site d’Amazon…

 

Martine L Petauton


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A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Membre du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)


Commentaires (3)

  • Bernard Péchon Pignero
    10 Mars 2013 à 16:38 |

    Moi qui habite un petit bourg de Picardie, j'achète mes livres par internet...à la librairie Martelle à Amiens. Beaucoup de libraires de province offrent ce service. Il faut y penser.

  • Martine L
    11 Mars 2013 à 09:11 |

    très juste ! la " restauration morale" de l'achat des livres, passe probablement par la modernité de l’achat en ligne, mais ailleurs que chez des " ogres" ; détourner les fleuves, c'est finalement habile !!

  • Robert Notenboom
    12 Mars 2013 à 17:24 |

    Idéologiquement, je serais plutôt de coeur avec les librairies dites indépendantes mais pour un poète qui ne fait pas partie des auteurs "prévendus" par la publicité et auquel par conséquent peu de libraires s'intéressent, heureusement qu'il y a le commerce en ligne où règnent les "ogres" dont parle Martine L !.......Hélas !

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