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Les Jango, Abdelaziz Baraka Sakin (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 20.03.20 dans La Une Livres, Afrique, Critiques, Les Livres, Roman, Zulma

Les Jango, Abdelaziz Baraka Sakin, février 2020, trad. arabe (Soudan) Xavier Luffin, 352 pages, 22,50 €

Edition: Zulma

Les Jango, Abdelaziz Baraka Sakin (par Tawfiq Belfadel)

 

Le vrai Soudan

Après Le Messie du Darfour, les éditions Zulma publient le nouveau roman de l’écrivain soudanais de langue arabe Abdelaziz Baraka Sakin, Les Jango.

Le roman se présente comme un recueil de nouvelles, avec des textes séparés et titrés qui convergent vers un ensemble romanesque cohérent.

Mis au chômage, un jeune homme arrive avec son ami à Al-Hilla, une région au fond du Soudan, proche de la frontière éthiopienne. Ce lieu est presque primitif : les gens vivent dans des huttes et survivent grâce à l’agriculture et la fabrication de l’alcool… Ici, règnent les balivernes et les racontars : un même sujet a diverses versions.

Dans cette région, on rencontre d’abord les Jango, des travailleurs saisonniers de la terre. À la fin des récoltes, ils dépensent leur argent dans le vin et la prostitution… « Le Jangojoray (singulier du mot Jango), il est sage à la saison sèche, et fou à la saison des pluies ».

Ensuite, il y a le jeune homme qui raconte l’histoire, fils d’un gardien de prison, venu avec son ami après le chômage. Il tombe amoureux de la belle éthiopienne Alam Gishi. Il l’épouse et fait un enfant avec elle. Puis, elle le quitte pour rejoindre son ex-mari. On dit qu’elle est femme-djinn.

Il y a aussi Safia qui, dit-on, se transforme en hyène et possède deux sexes, masculin et féminin.

On trouve encore Mère Addai, une ancienne combattante en Erythrée. À Al-Hilla, elle dirige une maison dite la Maison de la Mère, où le client trouve tout service : femmes, massage, narguilé, secrets… Alam Gishi et Safia travaillent chez elle.

Par ailleurs, il y a le fameux Wad Amouna qui travaille dans la Maison de la Mère. Il devient plus tard ministre et publie même des mémoires. Les uns disent qu’il est homme, les autres une femme. « À l’intérieur de moi, je suis une fille » dit-il sur lui-même.

Un jour, on installe dans cette région une compagnie de télécommunication et une banque. Les banquiers investissent dans l’agriculture ; ils utilisent des machines modernes qui réduisent les Jango au chômage. Al-Hilla n’est plus elle-même. La révolte des Jango a lieu.  L’armée traque, emprisonne et tue.

Les uns s’exilent et les autres restent pour défendre la terre et faire face à l’armée.  Alors le jeune narrateur s’exile-t-il ou reste en rêvant le retour d’Alam Gishi avec le bébé ? Les Jango réussissent-ils à se faire respecter ?

L’auteur rend hommage à la terre. Ce thème central illustre le duel entre deux classes sociales : la classe ouvrière et la classe supérieure. En utilisant les machines, les banquiers réduisent les Jango au chômage.

La guerre est présente. Elle est due à l’atteinte injuste aux terres des Jango. L’auteur s’insurge contre la guerre qui fait des blessés, des prisonniers, des morts, des exilés… L’ennemi du peuple n’est pas l’Autre mais le gouvernement du pays. « En réalité, le gouvernement central ne manquait pas d’expérience en matière de guerre civile, ayant combattu ses propres citoyens depuis l’Indépendance jusqu’à ce jour ».

D’autres thèmes se croisent et complètent le thème central : l’amour, la prostitution, l’homosexualité, la politique… Les différences cohabitent avec paix et tolérance : tribus, origines, langues, religions… « Elle voulait parler avec moi en tant que musulman arabe, tandis que moi je voulais parler avec elle en tant qu’être humain qui aurait adopté l’ensemble du patrimoine spirituel de l’humanité (…) ».

Le caractère ethnographique est primordial dans le roman. L’auteur peint des éléments du patrimoine soudanais, la culture du pays, des traditions, des légendes et des superstitions… Il traduit par écrit l’Histoire « orale » du pays.

La langue est limpide. Avec des mots simples l’auteur aborde des sujets sensibles et exhibe son audace : la répression du pouvoir, la contrebande dans les frontières, la prostitution, la corruption… Il mêle humour et subversion pour dire haut ce que le monde pense bas au Soudan. Par exemple, le personnage de Wad Amouna qui est un « rien » devient un ministre.  La raison qui explique la censure de ses livres dans son pays. Il évoque celle-ci dans ce roman en parlant des mémoires de Wad Amouna. « De toute manière, ces mémoires sont disponibles hors du Soudan, vous pourrez aisément vous en procurer un exemplaire.

Abdelaziz Baraka Sakin a inséré discrètement des éléments autobiographiques dans son roman : la fiction a lieu près de son lieu de naissance (Kessala), la censure de ses livres, ou l’exil (il vit en Autriche).

Lecture croisée : Les Jango rappelle les romans de l’écrivain soudanais Tayeb Salih (Sindbad éditions). Les écrits des deux auteurs ont plusieurs points communs. Par exemple Tayeb évoque dans son roman Bandarchah des djinns qui sortent tout droit du fleuve et prennent l’allure humaine dans la tribu ; Baraka Sakin aussi évoque des djinns qui sortent du fleuve et vivent comme des humains dont le personnage Alam Gishi.

Simple et aiguisé, dense et profond, nourri d’humour et de subversion, Les Jango est un hommage à la terre et une critique acerbe contre la guerre. À travers la région d’Al-Hilla, il dit tout le Soudan opprimé par son propre gouvernement. Un roman qui puise sa beauté dans la diversité de ses éléments comme une mosaïque bariolée.

 

Tawfiq Belfadel

 

Abdelaziz Baraka Sakin est né en 1963 au Soudan. Après Le Messie du Darfour (Prix Littérature-Monde 2017), il revient avec Les Jango, récompensé du Prix Tayeb Salih, qui a provoqué la censure des autorités. L’auteur, adulé dans le monde arabe, vit depuis en exil en Autriche (Source, Zulma).

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.