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Les grands, Sylvain Prudhomme (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 04.12.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman

Les grands, 256 pages, 7,40 €

Ecrivain(s): Sylvain Prudhomme Edition: Folio (Gallimard)

Les grands, Sylvain Prudhomme (par Emmanuelle Caminade)

 

Les grands se déroule à Bissau – capitale de la Guinée du même nom – durant la journée du 12 avril 2012 qui vit un coup d’état militaire priver de sa victoire prévisible le candidat arrivé en tête au premier tour des élections présidentielles. Sylvain Prudhomme y rend hommage au peuple bissau-guinéen en célébrant sa grande chanteuse Dulce Neves et le Super Mama Djombo, groupe emblématique de la conquête de l’indépendance. Au travers de la vitalité et de la chaleur de cette musique fraternelle et subversive, il semble ainsi tenter de modifier notre vision négative d’une Afrique violente, indolente et corrompue, incapable de s’émanciper de ses propres dictateurs.

Le livre s’appuie sur certains faits réels et sur des personnages ayant existé mais son héros principal, Couto, le second guitariste du groupe, a été inventé de toute pièce tandis que de nombreux faits sont totalement imaginaires. L’auteur, prenant beaucoup de libertés, fait coïncider cette journée tendue où les militaires s’apprêtent à entrer en action avec la mort de la célèbre Dulce, icône du Super Mama Djombo, faisant de cette dernière une ancienne amante du guitariste ayant épousé Gomes, général impliqué dans ce coup d’Etat après avoir été pendant la guérilla le valeureux chef de Couto.

Et cette construction habile, prétexte à une remontée de souvenirs chez le vieux héros, permet de retracer son parcours amoureux, musical et politique depuis les débuts du groupe et la guerre d’indépendance.

« I muri » (Elle est morte). Alors qu’avec sa jeune compagne Esperança, ils viennent de faire l’amour, Couto apprend au téléphone la terrible nouvelle, la mort côtoyant ainsi d’emblée la vie. Et ce bref incipit en créole, repris comme un refrain funèbre, va venir scander ses déambulations dans les quartiers de Bissau comme dans ses souvenirs. Tous ces instants précieux qui font une vie resurgissent en effet alors qu’il propage la triste nouvelle et se prépare avec ses amis musiciens à ce concert prévu pour le soir en hommage à la grande Dulce, de multiples signes annonçant parallèlement dans la ville l’imminence du coup d’Etat.

Tandis que les vieux musiciens jouent devant une fervente assistance, un groupe de rappeurs adulé de la jeunesse réunit dans un autre quartier une foule survoltée qui, après avoir communié dans une minute de silence, s’abandonne à l’ivresse de la musique dans une sorte de transmission intergénérationnelle. Et, alors qu’au loin retentissent les premières explosions et rafales d’automatique, s’élève la voix inconnue d’une nouvelle Dulce, la musique couvrant ainsi le fracas des armes et assurant la continuité de la vie.

Les grands est un ouvrage aux réelles qualités littéraires. Quel que soit notre intérêt pour l’histoire récente ou la musique de ce petit pays d’Afrique, nous sommes emportés dès les premières lignes par l’écriture de Sylvain Prudhomme dont l’efficacité des choix narratifs et la beauté, la musicalité de la langue, en parfaite adéquation avec les états d’âme de son héros, nous font vibrer au pouls de cette capitale bissau-guinéenne colorée. La narration à la troisième personne, tout en apportant du recul pour embrasser la situation, passe essentiellement par le regard de Couto auquel elle donne une intense présence. Entremêlant l’action présente égrenée sur quelques heures et ce passé qui reflue s’étalant sur une quarantaine d’années, l’auteur prend pour temps narratif le plus-que-parfait. Outre que ce choix inhabituel lui permet d’unifier pertinemment les deux récits en facilitant les passages de l’un à l’autre, il contribue à la création d’une atmosphère. Avec l’imparfait des descriptions et des commentaires, il y a en effet une surabondance de « ai » à la sonorité ouverte et éclatante et, notamment de ces « vai » (dans les auxiliaires verbaux), douces syllabes à la fois sonores et nonchalantes.

Sylvain Prudhomme soigne la musicalité de son écriture non seulement dans ses sonorités et ses tonalités mais aussi dans ses accents et ses rythmes, introduisant un certain balancement grâce à l’ellipse, à la ponctuation, et à de fréquents changements de régime. Ses phrases, plutôt courtes, se condensent ainsi dans des dialogues bondissants ou se précipitent dans des enchaînements de participes présents pour décrire cette ville si vivante, tandis qu’elles s’allongent et que les dialogues disparaissent dans les moments de rêverie et d’abandon à la nostalgie. L’auteur utilise de plus une langue à la fois poétique et populaire, orale, concrète et familière. Une langue métissée recourant fortement au créole, ce parler aux sonorités suaves résultant du mélange du portugais et des langues des différentes ethnies peuplant la Guinée-Bissau.

Emboîtant le pas de ce héros au corps souffrant et désirant, de ce « grand docteur de la guitare », « ancienne gloire grisonnante et branleur impénitent », le lecteur est ainsi porté par la musique de l’écriture. Une musique aux accents de saudade créole où se mêlent vitalité et langueur, la sensualité et la chaleur africaines finissant par l’emporter sur l’impuissance et la mélancolie dans une sorte de sérénité joyeuse plus douce qu’amère.

Réussissant ainsi à saisir l’âme d’un pays, Les grands s’avère un beau chant d’amour, un bel hymne à l’Afrique et à la vie.

 

Emmanuelle Caminade

 

VL3

 

NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

 

Notre cotation :

VL1 : faible Valeur Littéraire

VL2 : modeste VL

VL3 : assez haute VL

VL4 : haute VL

VL5 : très haute VL

VL6 : Classiques éternels (anciens ou actuels)


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A propos de l'écrivain

Sylvain Prudhomme

 

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur de reportages, de traductions et de fictions. Légende est son sixième roman, le troisième aux éditions L’arbalète.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.